La fille du Tintoret
(XVIe SIÈCLE)
par
Eugénie FOA
À Venise, près de Santa Maria dell’Orta, autrement dit Sainte Marie du Jardin, qui appartenait, à l’époque où nous parlons, aux chanoines réguliers de Saint-Ambroise, on voyait une maison sur laquelle de grandes lignes rouges, vertes, bleues et jaunes, indiquaient la demeure d’un teinturier. Mais aucun drap, aucune étoffe, pendus au dehors, ne témoignaient de l’activité des ouvriers ; et, en dedans, le désordre des chaudières renversées et le silence du laboratoire disaient que, depuis longtemps, le commerce qui avait nourri les habitants de cette maison s’était arrêté.
Le jour tombait, et une brise fraîche remplaçait l’ardente chaleur du mois d’août. Une vieille femme ouvrit la porte du jardin pour aller respirer l’air du soir. La main appuyée sur une canne, elle s’avançait lentement à travers les arbres de son verger, examinant, et souvent touchant de la main qui était libre, les beaux fruits suspendus aux branches. Le bruit que fit un homme en marchant derrière elle lui fit tourner la tête.
– C’est toi, Jacques ? dit la vieille femme. Tu parais contrarié... qu’y a-t-il ?
– Il y a... il y a que le jour baisse et que je n’y vois plus, répondit cet homme en brisant dans ses doigts, avec dépit, un de ces petits pinceaux dont les peintres se servent pour étendre la couleur.
– Le jour baisse pour tout le monde, mon fils, répliqua la vieille d’un ton doux et calme.
– Oui ; mais ma palette était chargée, j’avais à fondre des tons de chair qui d’ici à demain se sécheront, et il faudra recommencer comme de plus belle. Oh ! quel état, quel état !...
– Eh bien, tu recommenceras ta teinture demain.
– Ma teinture ! répéta Jacques brusquement... vous vous croyez toujours du vivant de mon père et la femme d’un teinturier, ma mère ! Vous êtes la mère d’un peintre, signora Robusta ! Rappelez-vous donc cela, mère du Tintoret : la peinture et la teinture font deux.
– Il n’y a pas tant de différence, répondit la vieille femme sans s’émouvoir : peinture et teinture, ça se fait toujours avec des couleurs ; ainsi...
– Pas de différence ! répéta Jacques en réprimant un mouvement d’impatience.
– Eh ! certes oui, je sais bien ce que je dis, ou plutôt si tu l’aimes mieux, ce n’est que la manière d’employer les couleurs qui fait la différence. Ton père, mon pauvre Robusti, que devant Dieu soit son âme ! les faisait bouillir et trempait les étoffes dedans ; toi, tu les étends avec ton pinceau sur la toile ; mais, d’une manière ou d’une autre, c’est toujours de la couleur, et tu ne voudras pas, j’espère, apprendre à ta mère ce que c’est que de la couleur, à moi, fille, femme et mère d’un teinturier !...
– Tenez, ma mère, laissons ce chapitre, et parlons un peu de nos enfants, dit Jacques, maîtrisant avec peine sa colère.
– C’est ça, parlons de mon beau petit Dominique et de ma gentille petite Marietta, dit la vieille grand’mère, prenant le bras de son fils, et s’y appuyant avec un air de satisfaction maternelle.
– De votre petit Dominique ! un grand gaillard de vingt ans, mon élève et mon successeur ! Celui-là, je l’avoue, fait ma gloire et mon bonheur, dit l’artiste relevant la tête avec fierté. Quelle pureté de dessin ! quel coloris brillant ! Comme moi il a pris pour devise cette inscription que j’ai fait graver sur les murs de mon atelier : Le dessin de Michel-Ange et le coloris de Titien. Il héritera de mon nom comme de mon talent. Dans les siècles à venir, on confondra le Tintoret père avec le Tintoret fils. Avez-vous vu son dernier tableau, ma mère, ce tableau que lui ont commandé les chanoines réguliers de Saint-Ambroise, pour leur petite chapelle de Santa Maria dell’Orta ?
– Comment l’aurais-je vu ! dit la signora Robusta, je ne le vois pas lui-même, ce petit : il n’est jamais au logis.
– C’est-à-dire, ma mère, qu’il ne bouge pas de son atelier !
– Pourquoi alors, mon fils, quand je vais y frapper, ne m’ouvre-t-il pas, et ne me répond-il pas davantage ?
– C’est que, lorsqu’un artiste est à son ouvrage, il n’entend rien de ce qui se passe autour de lui. J’approuve assez sa manie de s’enfermer à clé : on n’est pas dérangé, comme cela... mon Dominique me fera honneur !... Je voudrais pouvoir en dire autant de Marietta, ajouta-t-il avec un soupir douloureux.
– Marietta ! Eh ! que pouvez-vous avoir à reprocher à cette chère petite, mon fils ?
– Beaucoup de choses, ma mère, beaucoup, et une entre autres : j’avais décidé dans ma sagesse, que, n’ayant que deux enfants et voulant les consacrer tous les deux aux arts, l’un apprendrait la peinture et l’autre la musique. Dominique m’a obéi, je n’ai rien à lui reprocher ; mais Marietta, Marietta ! combien y a-t-il que je ne l’ai entendue chanter ni jouer de la mandoline ! Dites, ma mère, dites ! Et pourtant elle sait, l’ingrate enfant, combien sa douce voix me délasse de mes travaux, combien j’aime à l’entendre !
– Eh bien, je lui dirai cela, Jacques, et elle se remettra à chanter ; ne sois donc pas toujours ainsi de mauvaise humeur contre toute la nature, contre le jour qui baisse, contre le soleil qui donne des reflets, contre moi, parce que je trouve que la peinture et la teinture, c’est bonnet blanc ou blanc bonnet, contre cette pauvre petite Marietta, la douceur même, qui ne chante pas parce que peut-être elle est enrouée. Au lieu de t’appeler, comme tout Venise t’appelle, Jacques Robusti le Tintoret, je t’appellerai du nom dont les membres de la communauté de Saint-Roch t’ont baptisé : Il Furioso.
– Ah ! s’écria l’artiste, dont la figure sembla s’illuminer, vous vous souvenez de cela, ma mère ! Mon Dieu ! je ris encore de la surprise de mes rivaux à la preuve sans réplique de mon étonnante facilité. Cette communauté avait demandé des dessins à Paul Véronèse, à Salviati, à Frédéric Zucchero et à moi, dans l’intention de choisir les meilleurs ; mon tableau était fini et mis en place, que les autres n’avaient seulement pas achevé leur esquisse... quel triomphe ! quel beau triomphe !
– Triomphe, soit, Jacques ; mais pendant que nos enfants ne sont pas là, permets-moi, à mon tour, de te gronder un peu et de t’adresser une simple observation : fais-moi le plaisir de me dire à quoi sert la peinture ?
– Le plus bel art qui existe, ma mère !... Animer une toile, lui donner la vie, et, quand ce ne serait que rappeler les traits chéris d’un être aimé, ravir à l’éternité, à l’oubli, une image adorée !... Et vous demandez à quoi sert la peinture, ma mère ?...
– Je te parle en femme de ménage, et tu me réponds en artiste, Jacques. La peinture nous fait à peine vivre, et c’est de cela que je me plains. La teinture de ton père nous rapportait cent fois plus que ta peinture, Jacques.
– Brisons là, ma mère ; je ne suis pas un marchand, dit Jacques sèchement.
– Et c’est de quoi je me plains, mon fils, car d’abord il faut vivre.
– Ne vivons-nous donc pas, ma mère ? manquons-nous de quelque chose au logis ?
– Oui, mais c’est un secret de Marietta, Jacques. Je ne sais comment cette petite fille fait pour conserver l’argent ; un ducat dure un mois dans ses mains.
– Où est-elle, ma mère ?
– Sortie, Jacques.
– Sortie à l’heure du souper ! voilà encore un de mes griefs contre cette enfant : je ne peux pas veiller sur elle, je vous l’ai confiée ; où est-elle ?
– Votre fille n’a pas besoin qu’on veille sur elle, Jacques ; c’est un ange, et les anges se gardent entre eux.
L’arrivée d’un nouveau personnage, qui parut alors sur le perron du jardin, fit taire la mère et le fils : tous deux allèrent au-devant de cette troisième personne.
C’était une jeune fille d’une beauté remarquable. Sa taille mince et svelte avait la souplesse et le mouvement onduleux du roseau ; ses beaux cheveux bruns, retenus sur le sommet de la tête par des épingles d’or, laissaient à découvert un front d’une pureté angélique ; mais tous ses traits, d’une ligne parfaite, étaient entièrement privés de cette fraîcheur veloutée qui appartient à l’enfance. Une pâleur languissante donnait à son visage d’enfant l’apparence de la souffrance ; ses beaux yeux bleus, tristes et ternes, portaient l’empreinte du travail : tout ce jeune corps s’inclinait vers la terre, et, fatigué, semblait demander le repos que cette mère commune n’accorde ordinairement qu’à la vieillesse. En apercevant la mère Robusta et le Tintoret, une légère rougeur vint un instant colorer son teint pâle.
– Eh quoi ! dit-elle avec un son de voix si doux et si lent qu’il était, à lui seul, une harmonie céleste ; eh quoi ! le souper est servi, et vous êtes tous les deux à causer ! Vous n’avez donc pas faim, grand’mère ? et le travail vous ôte l’appétit, mon père ?
– Nous t’attendions, Marietta, lui dit son père. D’où viens-tu ?
– Du palais Grimani, mon père, répondit-elle simplement.
– Marietta, Marietta ! répliqua Jacques en prenant avec sa fille le chemin de la salle à manger, tu es grande ; les plus jolies filles de Venise t’appellent la plus belle ; tu es bientôt d’âge à te marier, et la comtesse Grimani a un fils de vingt ans.
– Eh bien, où est le mal, demanda la mère Robusta en s’asseyant à table, si le comte Grimani apprécie les qualités de notre enfant ? et puisque Marietta est d’âge à être mariée, il peut l’épouser.
– Certes, répondit le Tintoret en découvrant la soupière et commençant à servir le potage, je ne suis pas de ces pères qui contrarient l’inclination de leurs enfants ; ma fille peut épouser un homme du peuple, comme elle, ou un prince si elle le veut, mais j’aimerais mieux qu’elle épousât un homme du peuple.
– Et moi, je préférerais le prince, dit la vieille mère.
– Un homme du peuple qui ne rougirait pas de m’appeler mon père, et qui ne vous mépriserait pas, dit l’artiste.
– Un comte qui donnerait à ma petite-fille le titre de comtesse ! répliqua la teinturière avec orgueil.
– Un homme du peuple qui rendrait ma fille heureuse, ma mère !
– Un comte pourrait tout aussi bien la rendre heureuse, mon fils.
– Il ne faut pas sortir de son état, ma mère.
– Il n’est pas défendu de s’élever, Jacques.
– On ne doit s’élever que par le talent.
– Est-ce que le talent élève, Jacques ?
– Oh ! ma grand’mère, dit Marietta, qui jusqu’alors avait gardé un silence modeste, pouvez-vous dire, vous, la mère du Tintoret, que le talent n’élève pas ?
– Ton père est-il noble, petite sotte ? dit la mère Robusta ; a-t-il des titres ?... Réponds.
– Il n’a pas la noblesse des titres, mais il a la noblesse du talent et du génie, ma bonne maman, répliqua la jeune fille, dont le beau visage s’animait en regardant son père. Venise est fière de mon père, elle le cite au nombre des citoyens les plus célèbres. Et dites, dites, chère bonne mère, quel nom de comte, de marquis, de prince, mettrez-vous en parallèle avec celui du Tintoret ?
Le Tintoret avait cessé de manger pour regarder sa noble enfant.
– Ta, ta, ta, dit la vieille Vénitienne en hochant la tête. Qu’est-ce que c’est donc que ton père, Marietta ? Un teinturier, ma fille, comme feu son père, mon pauvre Robusti ! Vois-tu, petite, Jacques a beau faire des tableaux, des apothéoses, des Adam et Ève séduits par des serpents, il ne sort pas de son état, il ne sort pas de la couleur, il ne broie ni plus ni moins que feu son père, c’est-à-dire, entendons-nous, un peu moins que mon pauvre mari.
– Ne parlons ni peinture ni teinture, bonne maman, se hâta de dire Marietta, qui avait surpris un froncement de sourcil chez son père.
– Tu as raison, Marietta ! parlons plutôt de ton frère. En sortant de mon atelier, j’ai regardé dans le sien ; il n’y était pas. Sais-tu où il est ?
Marietta répondit avec embarras :
– Il ne faut pas vous inquiéter, mon père, ni gronder Dominique : il sera allé se promener... avec quelques amis.
– Il n’y a pas de mal, répliqua Jacques, tu n’as pas besoin de rougir ni de baisser les yeux, ma fille ; je ne gronderai pas Dominique pour cela : quand on a bien travaillé, il faut se délasser.
– Mais je ne rougis pas, dit Marietta, dont l’embarras augmentait.
– Rougir ! dit la vieille grand’maman ; elle est plutôt pâle que rouge, la pauvre petite !
– C’est vrai, reprit le père : est-ce que tu serais malade, mon enfant ? aurais-tu quelque chagrin ? parle. Tu es modeste, tu es sage et honnête fille ; cela me réconcilie avec toi.
– Vous m’en vouliez donc, mon père ? et pourquoi ? demanda la jeune fille d’un air inquiet.
– Oui, dit le Tintoret en regardant fixement sa fille, oui, je t’en voulais, parce qu’il y a des mystères dans ta conduite.
– Des mystères ! interrompit la mère Robusta.
– Ne m’interrogez pas, ma mère ; car, si je n’ai pas parlé plus tôt, c’était pour ne pas vous affliger. N’appelez pas cela mystère, si vous voulez ; mais, enfin, la conduite de Marietta est inexplicable depuis quelques temps : je ne la vois plus aller et venir gaiement dans la maison ; je ne l’aperçois plus le matin, courant dans le jardin, cueillant des fleurs ou ramassant des fruits, je ne l’entends plus chanter ni jouer de la mandoline. Si tu n’es pas malade, Marietta, si tu n’as point de chagrins, pourquoi donc pâlis-tu ainsi, maigris-tu à vue d’œil, et changes-tu enfin ?
Un petit coup, légèrement heurté à la porte de la rue, vint heureusement interrompre l’entretien, et épargner à Marietta l’embarras de répondre. Elle se leva en courant et alla ouvrir.
À la vue d’un homme portant le costume des chanoines réguliers de Saint-Ambroise, le Tintoret et sa mère se levèrent et saluèrent respectueusement. Quant à Marietta, cette visite semblait l’avoir atterrée ; elle était restée debout, laissant le Père à la porte sans l’inviter à entrer, et la porte ouverte sans songer à la refermer.
– Soyez le bienvenu, Père Ambrosio, dit la signora Robusta, se confondant en révérences ; donnez-vous la peine d’entrer, de vous asseoir. Si j’osais offrir à Votre Excellence une part de notre souper !... Eh bien, Marietta ? où as-tu donc la tête, de laisser ainsi Son Excellence debout ? Un siège, vite, ma fille, un siège !
Marietta, ayant réussi à calmer son émotion, essaya de sourire pour réparer son étourderie, et, refermant la porte derrière le chanoine, elle lui avança, avec empressement, une chaise auprès de la table.
– Reposez-vous, Père Ambrosio, lui dit-elle ; Votre Excellence veut-elle accepter une assiette de soupe, un verre de vin ?
– Merci, ma chère enfant, dit le Père Ambrosio, dont la figure sévère sembla s’adoucir pour parler à Marietta. Remettez-vous, signora Robusta ; continuez votre souper, signor Jacques... J’étais venu...
– En voisin, nous voir, interrompit vivement Marietta, qui essayait de cacher sous une gaieté bruyante une anxiété qui, malgré elle, perçait dans son regard et dans son maintien : c’est bien aimable à vous, mon Père... mais les chanoines de votre ordre sont si bons, si indulgents !... Si je n’avais pas pour confesseur depuis si longtemps le Père Pauli, un bien saint homme aussi, c’est dans votre ordre que j’aurais choisi le directeur de ma conscience, Père Ambrosio.
– Une conscience aussi pure que la vôtre doit être facile à diriger, ma fille, répondit le chanoine ; mais j’étais venu...
– N’est-ce pas vous qui dirigez celle de la comtesse Grimani, mon Père ? interrompit encore Marietta.
– Oui, ma fille.
– Elle a eu bien des chagrins ; mais il paraît qu’ils vont finir, se hâta de dire Marietta.
On aurait dit qu’elle avait peur de laisser parler le chanoine.
– Quel chagrin ? dit la grand’mère, qui, depuis un moment, se tourmentait sur sa chaise pour se mêler à la conversation.
– D’abord sa fille, la marquise Donato, dont la santé a été languissante si longtemps qu’elle a pensé la perdre !... puis les dangers que courent à tous moments son mari, le doge de Venise, et son fils Léopold, dans la guerre de la République contre les Uscoques.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda la teinturière.
– Ce sont les sujets de l’Autriche en Croatie. Ils exercent continuellement la piraterie dans l’Adriatique ; mais l’armée vénitienne vient, dit-on, de brûler tous leurs villages et de passer au fil de l’épée tous les habitants.
– Tous ? demanda la vieille grand’mère, avec un sentiment d’horreur.
– Excepté ceux qui se sont réfugiés dans les montagnes, répondit Marietta.
– Ah çà, d’où vient que tu te trouves instruite des affaires de la République ? dit Jacques Robusti, souriant avec étonnement au babil de sa fille.
– C’est la comtesse Marino Grimani qui m’a raconté cela ce matin, répondit Marietta, honteuse de l’observation de son père.
Le Tintoret s’adressa au chanoine :
– Je vous demande pardon, mon Père, pour le babil de cette petite fille, qui vous a déjà interrompu deux fois au moment où Votre Excellence allait nous annoncer le motif de son heureuse visite.
– Je désirerais parler à votre fils Dominique, signor, dit le Père Ambrosio.
– Mon frère est sorti, dit Marietta, en prenant vivement la parole ; mais demain il ira vous parler, si vous le désirez : dites-moi votre heure, mon Père, et il sera exact. Oh ! Dominique sera exact à l’heure que vous lui indiquerez, j’en réponds.
– Si vous voulez me dire ce que vous lui voulez ? demanda le Tintoret.
Comme le Père Ambrosio ouvrait la bouche pour répondre, Marietta s’empressa de dire :
– C’est pour le tableau de la chapelle de Santa Maria dell’Orta, je devine, n’est-ce pas, mon Père ? Il est fini, ou presque fini, quelques retouches encore, et demain ou après... votre chapelle en sera ornée ; croyez à ma parole, mon Père, ajouta-t-elle en baissant la voix, et ne parlez pas d’autre chose ici, je vous en prie.
Le Père Ambrosio se leva.
– C’est tout ce que je voulais, du moins pour le moment, dit-il en appuyant sur cette dernière phrase ; la signorina Marietta a raison... mais si, dans trois jours, je n’ai pas mon tableau, je reviendrai, ma fille. L’indulgence est commandée par la charité, je le sais ; mais une trop grande indulgence n’est souvent que faiblesse, et avec elle on devient complice de bien des fautes qu’on aurait pu éviter si on avait eu plus de fermeté... Je ne dis pas cela pour vous, mon enfant, et cependant vous pouvez en faire votre profit, ajouta-t-il en saluant et en se retirant.
– Eh bien, à qui en veut-il donc alors, avec son indulgence, sa charité, sa faiblesse et ses fautes ? dit la teinturière après le départ du chanoine.
– Bah ! ma mère, le saint homme répète ses préceptes, comme moi je file mes sons pour entretenir ma voix. Mais achevons de souper, dit Marietta, intérieurement soulagée d’un grand fardeau.
Tout dormait encore dans la maison de l’artiste, même le Tintoret, si matinal ordinairement ; il est vrai que le soleil n’était pas encore levé, lorsque la porte de la chambre s’ouvrit doucement, et Marietta, pâle et blanche comme la fleur de l’églantier, parut sur le seuil.
– Aucun bruit, dit-elle en écoutant ; pas encore rentré !... Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit... oh ! mon frère, mon frère, que tu es coupable !
Puis elle s’avança lentement dans le corridor, descendit l’escalier, ouvrit la porte de la sortie et s’élança dans la rue... En passant devant l’église Saint-Marc, la pieuse Vénitienne s’arrêta. Mais son attention n’était point attirée par la composition bizarre et l’architecture extraordinaire de cet édifice, par sa façade longue et basse qui présente, sur une ligne, cinq grandes arcades fermées par autant de portes de bronze, et soutenues chacune par vingt-quatre colonnes de marbres orientaux. Au-dessus, sur toute la largeur de l’église, règne un balcon au milieu duquel s’élevaient, sur un piédestal en marbre, ces quatre célèbres coursiers grecs qui, ravis à Athènes, ont été transportés successivement à Rome, à Byzance, à Venise et à Paris. La jeune fille ne regardait pas non plus la balustrade de cette galerie, horriblement ornée de têtes coupées par l’Inquisition. Elle hésitait, ne sachant si elle entrerait pour prier Dieu, ou si elle continuerait sa route, remettant sa prière au retour. Mais, sa piété l’emportant sur son inquiétude, elle marcha vers une des cinq arcades et pénétra dans l’intérieur de l’église. Elle passa, en se signant, devant toutes les parois en mosaïque qui représentent sur un fond d’or les figures des saints, et elle alla s’agenouiller devant le grand autel de Sainte-Sophie, qui fut apporté de Constantinople avec ses colonnes de marbre.
Son acte de dévotion accompli, Marietta se leva et sortit de l’église. Elle se dirigea vers le canal, et, un moment, ses yeux errèrent sur toutes les gondoles qui glissaient furtivement sur l’eau. Ces gondoles, d’une forme gracieuse et légère, sont relevées à l’avant et à l’arrière d’une manière très pittoresque ; la proue est armée d’un grand fer de hache accompagné de six pointes d’acier ; le milieu de la gondole, entièrement peint en noir, est occupé par une espèce de petite tente recouverte de drap noir, dans laquelle quatre personnes peuvent s’asseoir à l’aise sur des coussins élastiques et doux. À l’approche de la jeune Vénitienne, un gondolier, qui chantait un de ces jolis refrains si gais et si populaires à Venise, interrompit son chant pour lui demander si elle voulait entrer dans sa gondole. Se contentant de faire un signe négatif, Marietta passa outre et continua sa marche par les rues. Tous ceux qui ne sont pas allés à Venise se font de cette cité une image de maisons entourées d’eau ; cependant il y a des rues, étroites, à la vérité, pavées de larges dalles, garnies de chaque côté de très jolies boutiques. Mais les carrosses n’y passent jamais, par la raison toute simple qu’il n’y a pas de carrosses à Venise, et que, lorsqu’on ne veut pas marcher, on prend une gondole, comme à Paris on prend un fiacre.
Hâtant sa marche, Marietta ne s’arrêtait que lorsqu’une gondole s’approchait de terre pour y déposer un voyageur ou deux, ce qui arrivait encore rarement à cette heure matinale, et, après avoir examiné avec une curiosité inquiète le voyageur qui débarquait, elle continuait sa route. Une voix qui l’appela par son nom la fit tressaillir, et, se retournant subitement, elle se trouva en face d’un grand garçon, dont les vêtements en désordre, le visage coloré et le maintien chancelant prouvaient que, bien qu’on fût au matin, il n’était pas à jeun.
– Dominique ! s’écria Marietta d’un accent dans lequel était renfermée une longue suite de reproches.
– Eh bien, oui, je sais ce que tu veux dire, Marietta, répondit le jeune homme affectant une assurance que tous ses traits démentaient, je suis un mauvais sujet, un vaurien, un ivrogne, un paresseux, n’est-il pas vrai ?
– Tu es pire que cela, Dominique, dit Marietta d’un ton de profonde tristesse ; tu es un mauvais fils et un mauvais frère.
– Oh ! pour cela, je t’arrête, Marietta ; tout ce que tu voudras, excepté cela. J’adore, je vénère, je respecte mon père, et toi, ma sœur, je t’aime, vois-tu, je t’aime plus que tu ne le crois.
– Si tu m’aimes, Dominique, reviens donc au logis.
– Tu vois comme je t’obéis, Marietta bien-aimée, dit Dominique en reprenant avec sa sœur le chemin de chez lui.
Tout en marchant, Marietta dit :
– Le Père Ambrosio est venu hier soir au logis : oh ! que j’ai eu peur, mon frère !
– Peur du Père Ambrosio, ma sœur ?
– Hélas ! pas de lui, Dominique, mais de ce qu’il pouvait dire. Si tu savais tout mon manège pour l’empêcher de parler de l’argent que tu lui dois ! Et ce tableau, qu’en ton nom j’ai promis pour demain ! Tu vas te mettre à l’ouvrage tout de suite en rentrant, Dominique !
– C’est-à-dire que je vais dormir, Marietta ; je tombe de sommeil.
– Dormir ! Dominique, tu pourrais dormir ?
– Tu vas voir, Marietta, tu vas voir, et pour longtemps encore, si je peux.
Marietta répéta d’un accent plein de reproche :
– Tu vas dormir, lorsque, peut-être ce soir, demain, mon père, qui te croit le meilleur des fils, qui te cite à chaque instant comme un modèle accompli, mon père apprendra que ce fils studieux passe ses jours et ses nuits au cabaret, que l’élève dont il est fier n’a pas touché un pinceau depuis un an, et que cet enfant si rangé, si sage, emprunte de tous côtés de l’argent pour ses folies ! Dominique, une phrase du Père Ambrosio m’a fait frémir hier au soir : il n’a pas été la dupe de mon manège, et, en se retirant, il m’a dit... mais écoute-moi donc... il m’a dit : « Une grande indulgence n’est bien souvent que faiblesse, et avec elle on devient complice de bien des fautes qu’on aurait pu éviter si on avait eu plus de fermeté. »
– Écoute à ton tour, petite sœur, dit Dominique d’un ton câlin, si je ne dors pas, je tomberai malade ; tu ne voudrais pas me voir malade, n’est-ce pas ?
– La Madone m’est témoin que non, dit Marietta avec onction.
– Eh bien, alors, laisse-moi me coucher en rentrant au logis...
– Mais le tableau de la chapelle de Santa Maria dell’Orta ?
– La main qui l’a conduit jusqu’ici le mènera bien jusqu’à la fin, dit insidieusement Dominique.
– C’est-à-dire, Dominique, que tu comptes sur moi pour le finir ?
– Tu as une perspicacité étonnante, Marietta.
– Et toi, une assurance qui n’a pas de nom. Mais il m’est impossible d’achever ce tableau, et je vais t’avouer pourquoi : je fais le portrait de la comtesse Grimani ; elle m’a fait l’avance de quelques ducats.
– Tu as eu tort, Marietta, tu as eu tort ; il ne fallait pas emprunter sur ton portrait.
– Tu as bien emprunté sur ton tableau, Dominique !
– Oh ! moi, c’était différent ; j’avais des dettes qu’il fallait payer.
– Et moi, Dominique, j’avais le ménage de mon père, de ma grand’mère, et toi, à entretenir. Mon père gagne juste de quoi couvrir ses frais, et il faut pourtant que nous vivions.
– Il fallait me dire cela, Marietta, et j’aurais agi en conséquence.
– Eh ! je te l’ai dit cent fois !
– J’en conviens, mais dans de mauvais moments, Marietta ; toujours au moment où j’allais faire une partie avec des amis, ou au moment où j’en revenais.
– Mais tu es toujours dans ces moments-là, Dominique !
Le frère et la sœur étaient alors arrivés devant la porte de la maison du teinturier. Ils y entrèrent ; personne n’était encore levé. Au moment où Marietta posait le pied sur la première marche de l’escalier qui conduisait à l’atelier de son frère, celui-ci prit la main de sa sœur, et, la serrant tendrement, il lui dit :
– Adieu, ma sœur, je vais me reposer.
Et il disparut en refermant sur lui la porte d’une petite chambre qu’il occupait au rez-de-chaussée.
Marietta resta un moment comme anéantie ; puis, comme se résignant à regret, elle se dirigeait vers l’atelier de son frère, lorsqu’elle s’entendit appeler fortement par son père.
– Marietta, dit le Tintoret tenant son pinceau d’une main, sa palette de l’autre, et debout devant un de ses meilleurs tableaux, représentant Suzanne au bain, prends ta mandoline et viens me faire un peu de musique pour m’égayer ce matin.
À cet ordre qui n’admettait aucune réplique, Marietta devint pâle et tremblante.
– Mon père, dit-elle en hésitant, ne pourriez-vous m’excuser ?... mais... mais...
– Mais quoi ? dit le Tintoret impatienté.
– J’ai le portrait de la comtesse Grimani à finir, dit-elle vivement, croyant avoir trouvé une bonne raison.
– Qu’est-ce que tu me racontes de la comtesse Grimani ? reprit le Tintoret commençant à peindre et sans regarder sa fille ; la comtesse Grimani est au lit à l’heure qu’il est. Chante-moi une autre chanson, je t’en prie, Marietta, et sans te faire prier plus longtemps, mon enfant.
– C’est que je suis un peu enrouée ce matin, dit la jeune fille, presque les larmes aux yeux.
– Alors, c’est différent, Marietta... c’est différent.
Et, comme Marietta, respirant à ces mots, se dirigeait déjà vers la porte pour se retirer, son père l’arrêta en ajoutant :
– Alors va toujours chercher ta mandoline, et joue si tu ne veux pas chanter.
– Je vous en conjure, mon père, dit Marietta s’armant de tout son courage, ne me faites pas faire de musique ce matin, je n’en ai pas le temps.
– Et qu’as-tu donc autre chose à faire qu’à contenter ton père ? répliqua le Tintoret, dont le front se plissait déjà ; quelle autre occupation t’appelle ailleurs, quand mon désir, à moi, est que tu restes ici ? Sous prétexte que votre santé est faible, délicate, on vous passe tout dans la maison, on vous laisse faire toutes vos volontés, on vous gâte enfin, et il est temps que cela finisse. Qu’allez-vous faire dans votre chambre ? vous regarder au miroir, vous attifer, lisser vos cheveux noirs, essayer un corsage nouveau, ou vous mettre à la croisée pour regarder les gondoles filer sur le canal ? Je sais bien qu’on vous entend toujours répéter : Je fais le portrait de la comtesse Grimani, je vais au palais Grimani, je reviens du palais Grimani. Je voudrais bien voir ce portrait de la comtesse Grimani ; quelle belle croûte, quel beau pasticcio cela doit être.
– Mais, mon père, est-ce qu’une femme ne peut pas peindre tout aussi bien qu’un homme ?
– Non, signora l’impertinente ! non ; est-ce qu’une femme peut étudier l’anatomie ? Est-ce qu’elle osera prendre un mort, le disséquer, compter chacun de ses muscles ?... Est-ce qu’elle osera le regarder en face seulement ?
– Mais elle peut se borner au portrait... fit-elle observer timidement.
– Mais si... mais car... Ces petites filles, Dieu me pardonne, ont toujours de mauvaises raisons en réserve pour faire enrager leurs parents. Vous n’êtes pas ici plus princesse que moi, signora, plus duchesse que votre frère, qui travaille comme un homme de peine, je le parie, depuis que le jour est levé. Vous êtes une petite bourgeoise descendant de bons et braves teinturiers, et, s’il y a un peintre dans la famille, comme dit ma chère mère, cela ne sort pas de la couleur... Ainsi donc allez chercher votre mandoline ; si vous ne pouvez chanter, jouez du moins, signora, jouez, ne m’échauffez pas la bile !
Il n’y avait pas moyen de faire une observation ; Marietta alla prendre sa mandoline suspendue à la muraille, et s’asseyant sur un tabouret derrière son père, elle se mit à préluder. Mais son esprit était ailleurs, son imagination voyageait du tableau de son frère au portrait de la comtesse. Elle voyait le Père Ambrosio revenir, et d’un mot dévoiler à son père la conduite dissipée de son fils : elle entendait les reproches que la comtesse Grimani lui adressait sur sa négligence, et ses larmes, qu’elle ne songeait pas à retenir, coulaient sur ses mains, et ses mains, qui se promenaient au hasard sur l’instrument, n’en tiraient que des sons vagues, obscurs, sans suite, et tels que la plus mauvaise écolière les eût désavoués. Mais que devint-elle, bon Dieu ! lorsque tout à coup elle vit son instrument voler en éclats loin d’elle, et la même main qui avait brisé la mandoline la prendre par les épaules, la pousser brusquement hors de l’atelier, la conduire de là jusque dans sa chambre, la jeter presque sur le premier meuble venu ! Et puis, tout disparu, elle entendit la clef se tourner deux fois dans la serrure. Pas un mot n’avait été prononcé entre elle et son père ; la pauvre enfant s’était trouvée renfermée avant d’avoir vu seulement l’orage s’élever sur le front paternel. Ce ne fut que lorsque la voix de son père lui cria à travers la porte : « Je vous défends de sortir de là d’ici huit jours », qu’elle comprit tout son malheur.
Laissons-la pleurer et réfléchir aux moyens de prévenir ce qu’elle redoutait, et retournons auprès du Tintoret.
Jacques Robusti s’était remis à l’ouvrage. D’abord il eut de la peine à tenir son pinceau ; la main qui venait de châtier sa fille était encore toute tremblante ; mais peu à peu elle se rassura, et, lorsque la mère du peintre entra chez lui, il avait presque oublié sa colère, et le motif de sa colère.
– Voici une lettre qu’un courrier à cheval, tout galonné, vient d’apporter pour vous, mon fils, dit la signora Robusta, en posant sur le bord du chevalet de son fils un papier plié en quatre et scellé par un ruban vert auquel pendait un cachet en cire verte.
Puis, voyant que son fils ne lui répondait pas, ne regardait pas même la lettre, elle ajouta :
– Voulez-vous que j’appelle Marietta pour la lire ?
– Marietta ! Marietta ! répéta le Tintoret, à qui ce nom remit la colère en tête ; je vous prie, ma mère, de laisser Marietta en repos.
– Comme vous dites cela, Jacques ! on dirait que vous lui en voulez, à cette chère enfant... à cette douce et sage créature.
– Cette chère enfant, cette douce et sage créature, répéta Jacques sur le même ton que sa mère, est une petite entêtée, une impertinente, que j’ai enfermée à clef dans sa chambre, et à laquelle j’ai défendu de se présenter, de huit jours au moins, devant mes yeux.
– Vous l’avez enfermée !... s’écria la vieille teinturière, ne pouvant pas croire ce qu’elle entendait ; vous l’avez enfermée, elle... Marietta !
– Elle, Marietta... je n’aurais peut-être pas osé ! répliqua Jacques en s’animant.
La bonne vieille grand’mère écoutait de l’air de quelqu’un qui rêve éveillé.
– Jacques, dit-elle en s’approchant de lui, vous reviendrez sur votre décision, vous pardonnerez à ma petite-fille ? Je ne vous demande pas ce qu’elle a fait ; elle a mal fait, puisqu’elle vous a déplu ; vous lui pardonnerez, n’est-ce pas ?
Pour éviter de répondre à sa mère, dont les plaintes lui touchaient plus le cœur qu’il ne voulait le laisser voir, Jacques Robusti se mit à décacheter la lettre, et commença par regarder la signature.
– C’est de Ferdinand II, roi d’Espagne, dit-il. Et, ne faisant que parcourir sans lire, il ajouta :
– Il parle d’un portrait, fait par Dominique, sans doute ; il dit ma fille, mais il se trompe, et il appelle l’auteur de ce portrait à sa cour ; il veut se faire peindre par lui : quel honneur !... J’en suis tout ravi de joie. Ma mère, appelez Dominique, je vous prie. Dominique ! Dominique ! cria-t-il lui-même d’une voix forte. Le pauvre garçon est enfermé dans son atelier, et tellement absorbé par sa composition qu’il ne m’entend seulement pas : Dominique ! Dominique !
La porte de l’atelier s’ouvrit en ce moment, et la signora Robusta, qui voulait sortir, se trouva en face du Père Ambrosio.
– Pardon, je me suis trompé d’atelier, dit le Père Ambrosio en faisant mine de vouloir se retirer.
– Cela ne fait rien, Père Ambrosio ; donnez-vous la peine d’entrer, dit le signor Robusti au chanoine, et, si c’est à Dominique que vous voulez parler, ma mère va le prier de passer chez moi, car moi aussi j’ai quelque chose à lui dire.
La teinturière, ayant entendu ces paroles, offrit un siège au Père Ambrosio qui s’assit ; puis elle se retira.
– Quel beau tableau ! signor Robusti, dit le chanoine, parlant en vrai connaisseur ; combien ce parc est vaste et aéré ! ces oiseaux rares sont étudiés et finis avec le soin le plus exquis, et cette draperie qui s’échappe des bras de la Suzanne est admirable.
– Eh bien ; non, je ne suis pas de votre avis, mon Père, dit la vieille teinturière en rentrant ; cette draperie n’est pas bien.
– Et qu’y trouvez-vous de mal, ma mère ? demanda le Tintoret avec l’assurance riante de la supériorité de son talent.
– D’abord elle est faux teint... ah ! il ne faut pas rire, Jacques, et hocher la tête ; je me connais un peu en teinture, répliqua la teinturière gravement, et je te réponds que, si ta Suzanne fait blanchir sa draperie, ou que, si elle en laisse seulement tremper un coin dans l’eau, l’étoffe déteindra, et l’eau deviendra sale... veux-tu parier ?... Essaie !...
– En teinture, je ne dis pas, ma bonne mère, dit le Père Ambrosio ; mais en peinture, c’est différent.
– Encore un qui ne veut pas comprendre que tout ça, c’est de la couleur ! répliqua la teinturière avec impatience.
– Le teint de cette draperie est peut-être faux, dit Jacques en réfléchissant ; ma mère pourrait avoir raison.
– À la fin tu donnes raison à ta mère !... c’est bien heureux, Jacques ! dit la vieille femme avec satisfaction. Certes ! il y a longtemps que je le sais, moi, que la peinture, ça n’est que de la teinture plus délicatement employée.
– Et Dominique ? demanda le Tintoret.
– Le voici, dit le Père Ambrosio, en voyant le jeune homme paraître dans l’atelier.
À la manière dont il entra, il était aisé de deviner qu’il venait de s’arracher au sommeil. Ses yeux gonflés, sa mine défaite, attestaient une nuit agitée : il avait encore l’air tout endormi ; mais la vue du Père Ambrosio, froid et sévère, le réveilla complètement. Il s’avança vers lui, d’une façon presque suppliante.
– Je viens voir si le tableau est prêt, signor Dominique, dit le chanoine ; nous sommes au 20 août, et, d’après nos conventions, vous savez que ce tableau devrait être en place pour la fête de la sainte Vierge Marie, qui est passée depuis cinq jours.
– Je vous assure, mon Père... je vous assure... balbutia Dominique évidemment embarrassé.
– Que lorsque l’on promet il faut tenir, signor, répliqua le chanoine d’un ton dur ; du reste, je vous rends votre parole, signor ; gardez votre tableau et rendez-moi mes avances.
– Quelles avances ? demanda Jacques.
– J’ai payé le tableau il y a déjà longtemps, dit le Père Ambrosio.
– Dominique ! Dominique !... Tu t’es fait payer un tableau d’avance ! s’écria le Tintoret avec indignation.
– C’est sans doute afin de donner à sa sœur pour le ménage, repartit la bonne grand’mère, toujours prête à défendre ses petits-enfants. Tu ne donnes pas, toi, Jacques ; il faut bien que la maison subsiste cependant.
Dominique baissa la tête sans répondre.
– Du reste, mon Père, dit le Tintoret, un peu ému du reproche de sa mère, je vous prie d’excuser mon fils, en considération de la lettre qu’il vient de recevoir du roi d’Espagne, Philippe II. Tiens ! lis, Dominique, car c’était pour cela que je t’avais fait appeler.
Dominique prit la lettre que son père lui présenta ; mais à peine eut-il jeté les yeux sur son contenu qu’il s’écria :
– Ce n’est pas pour moi, mon père ; c’est pour Marietta.
– Erreur, mon fils, erreur, dit Jacques Robusti... Il est question, je crois, du portrait d’un grand d’Espagne... et ta sœur barbouille, elle tripote la peinture, mais elle ne peint pas. Je n’ai rien vu d’elle, c’est une paresseuse, une bonne à rien, à qui j’ai fait apprendre la musique et qui n’en sait pas une note.
– Ma sœur ? dit Dominique étonné.
– Oui, ta sœur ; pas plus tard que tout à l’heure, je l’avais priée de venir chanter pour me récréer. La signora, fâchée sans doute de s’être levée trop matin, voulait aller se recoucher ; je ne saurais te dire toutes les mauvaises raisons qu’elle a inventées pour se dispenser de me rendre ce petit service. Enfin, obligée par moi de prendre sa mandoline, elle s’est mise à pleurer de dépit.
– Pauvre Marietta ! dit Dominique ému.
– Ta pauvre Marietta est enfermée à clef dans sa chambre pour huit jours, dit Jacques Robusti tranquillement.
– Enfermée !... s’écria Dominique hors de lui ; vous avez grondé ma sœur ! vous l’avez punie ! Elle ne vous a pas dit que c’était pour moi, pour mon travail, pour réparer le temps que je perds de côté et d’autre, que la pauvre enfant se lève avant le jour, qu’elle néglige sa musique, et que, non contente de son ouvrage, comme ni vous ni moi, mon père, ajouta-t-il humblement, nous ne portons d’argent au logis, c’est encore elle qui en gagne à faire des portraits ! Oui, mon père, la lettre du roi est pour Marietta, n’en doutez plus.
– Ma fille, ma fille ! dit le Tintoret ému... et moi qui l’ai grondée ! oh ! allons, allons vite la consoler. Pauvre Marietta !... Vous permettez, mon Père ? ajouta le Tintoret, en passant devant le chanoine pour s’élancer hors de l’atelier.
Il fut suivi par tous les assistants ; mais que devinrent-ils tous, lorsqu’en approchant de la chambre de la jeune fille, ils virent les deux battants de la porte ouverts, et personne dans l’intérieur !
La société était restée saisie d’étonnement sur le seuil de cette chambre déserte.
– Mon Dieu ! dit la vieille grand’mère fondant en larmes, où peut être mon enfant ?
Et comme, lorsqu’on a beaucoup de chagrin et peu de raison, on s’en prend à tout le monde, la signora Robusta s’était mise à gronder son fils sur sa sévérité, à gronder Dominique sur sa paresse, à gronder le Père Ambrosio sur son silence ; mais soudain Dominique s’écria en se frappant le front :
– Je sais où elle est.
Et il se dirigea vers son atelier. S’approchant avec précaution de la porte, il colla son œil à la serrure, et, faisant signe à chacun de garder le silence, il dit avec joie :
– Elle est là !
Alors chacun, à son tour, approcha son œil de la serrure, et, quand vint le tour de Jacques, il s’écria avec l’orgueil du père et de l’artiste :
– Ma fille un pinceau à la main ! Ô mon Dieu ! je te remercie... Et, poussant la porte, il se précipita dans l’atelier.
À la vue de son père et de ceux qui le suivaient, Marietta se leva effrayée ; puis, tombant à genoux et craignant d’avoir irrité son père en quittant sa prison, elle s’écria :
– Pardon, pardon, mon père !
– C’est à moi de te demander grâce, dit le Tintoret à son tour en relevant sa fille et la serrant avec transport dans ses bras, grâce pour avoir méconnu un ange comme toi !
Et soudain, comme le tableau auquel travaillait Marietta s’offrit tout à coup à ses regards, il ajouta :
– Quel coloris ! quel ton ! quel fini ! Qui a peint ce tableau ?
– Mon frère ! – Ma sœur ! crièrent à la fois le frère et la sœur.
– C’est toi qui as deviné l’expression de la Vierge, ma sœur !
– C’est toi qui as dessiné cette tête, mon frère !
– C’est toi qui as peint ces anges, Marietta !
– C’est toi qui les avais ébauchés, Dominique !
– Ne me vante pas à tes dépens, Marietta, dit Dominique, prenant les mains de sa sœur avec émotion ; ta grandeur d’âme ce matin m’a fait rentrer en moi-même. D’un mot tu pouvais te défendre, et tu ne l’as pas dit !
– Ne me fais pas meilleure que je ne suis, Dominique, répondit Marietta en souriant doucement, car ce mot, lorsque j’ai vu mon père courroucé contre moi, j’ai été au moment de le dire. Mais j’ai réfléchi que ce courroux qui grondait sur ma tête serait peut-être plus terrible en passant sur la tienne, et je me suis tue.
– Vous êtes deux aimables enfants, dit le Père Ambrosio avec émotion, et, en faveur de votre sœur et de votre franchise, Dominique, j’attendrai la fin du tableau et vous remettrai encore une somme après.
– Mais tu es un grand peintre, Marietta ! dit le Tintoret, qui ne pouvait détacher ses yeux de dessus le tableau.
– Ah ! elle est mieux que grand peintre, s’écria la vieille grand’maman pleurant à chaudes larmes ; elle est bonne fille, elle est bonne sœur, elle est bonne chrétienne... Quant à être peintre, cela ne pouvait lui manquer : elle est née comme moi au milieu des couleurs.
Eugénie FOA, Contes historiques pour jeunes filles, 1904.