L’âme du violon
HISTOIRE TYROLIENNE
par
Alfred DES ESSARTS
I
FÊTE DE ZELL
Parmi ces fortes populations que le Tyrol montre avec fierté, soit dans ses vallées fertiles, soit sur le penchant de ses roches abruptes et de ses Alpes Juliennes, il n’en est aucune qui, plus que celle de Zillerthal, ait autant d’énergie, de poésie et d’ardeur. Le Zillerthal, aussi, c’est le jardin du Tyrol ; c’est la contrée heureuse où la vigne serpente en festons, où devant chaque porte s’arrondit le dôme épais du noyer ou du châtaignier, la contrée qui s’honore de sa ville de Zell, Zell connue pour sa belle fête patronale !
Le jour de cette fête avait, en renaissant, ramené le concours annuel et accoutumé des danses, des chants d’allégresse. Toute la jeunesse d’Inspruck était accourue, de même que les habitants des villages voisins. Il fallait voir, d’un côté, les riches bourgeois, les étudiants à la tournure pittoresque, les officiers au blanc uniforme ; de l’autre, les pâtres endimanchés, les hardis chasseurs au chapeau conique garnis de rubans ; les jeunes filles vêtues d’une large camisole blanche et d’une jupe d’un bleu foncé avec un fichu noir sur la poitrine et un chapeau d’homme sur la tête. Les hourras se croisaient ; derrière les immenses roches dolomites, aux pointes acérées et ciselées, partaient des refrains aux sons aigus ; et ces refrains, emportés par l’écho des montagnes, en éveillaient d’autres qui y répondaient exactement. C’était comme une chaîne vocale qui se suivait à travers l’étendue sans interruption et sans discordance. Les voix mâles et les voix de femmes s’unissaient dans la même expression de joie. Les vocalises prenaient dans la vibration de l’air un ensemble harmonieux, qui se trouvait transformer tout un pays en une salle de concert, et c’était quelque chose de charmant que d’entendre ces chanteurs, inconnus les uns aux autres, se confondre en un même sentiment par les mélodies nationales.
Mais sur la place principale de Zell, toute sablée et ceinte de verdure, c’était bien un autre tableau ! La foule s’y pressait ; les amis y cherchaient leurs amis ; les paroles vives et allègres s’y échangeaient ; les danseurs fixaient d’avance leur choix. Un orchestre, composé des meilleurs musiciens du pays, préludait aux accords nourris qui allaient faire tournoyer les couples infatigables. Le plaisir présent se doublait du plaisir futur.
Tout à coup il se fit parmi les musiciens une sorte d’agitation. Le principal d’entre eux, le premier violon, venait de recevoir avis que son fils était tombé dangereusement malade à Hull. Ce pauvre homme s’efforça de contenir son chagrin et de modérer les larmes qui débordaient de ses yeux.
– Puissé-je arriver à temps !... murmura-t-il. Et sans songer même à remettre son violon dans l’étui, il descendit précipitamment de l’estrade. Bientôt il eut disparu à travers les flots de la multitude qui s’ouvraient respectueusement devant lui.
L’orchestre se taisait ; une certaine émotion pesait sur l’assemblée ; et d’ailleurs, on se demandait avec inquiétude comment l’on pourrait se passer de maître Miller et de son habile archet.
Cependant, à quelques pas de l’estrade, il y avait sur un banc de bois un jeune homme de quinze ans environ et une vieille paysanne. Ce jeune homme, d’une constitution plus frêle, plus délicate qu’on ne le remarque habituellement chez les Tyroliens, portait sous ses cheveux blonds et sur son visage pâle, et d’un ovale allongé, ce caractère particulier aux êtres distingués que tourmente le feu intérieur du génie. La pensée brillait dans ses grands yeux azurés et elle contractait les coins de sa bouche fine. Jusque-là, presque indifférent au spectacle de la fête qui s’agitait devant lui, il était resté dans une immobilité contemplative ; mais après l’incident que nous venons de rapporter, il avait témoigné une animation inaccoutumée, et même, sans spécifier ou peut-être sans s’expliquer son intention, il s’était levé comme par un soubresaut, quand la vieille paysanne le retint en lui disant :
– Quelle est donc ton idée, mon petit Léopold ? Ne te trouves-tu pas bien ici !
– Mère, mère, répondit le jeune homme avec une vivacité douce, vous ne pouvez vous douter de ce qui se passe en moi.
– Par tous les saints du paradis, mon enfant, je ne m’en doute pas. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que jamais tu ne m’as paru plus agité, même aux jours où je soignais ta faiblesse, où je combattais en toi la fièvre. Ah ! tu m’as donné bien du mal, depuis que, moi pauvre veuve, je t’ai recueilli après la mort de la voisine Catherine Pfeiffer, une autre veuve aussi et mon amie...
– Je n’ai pas oublié vos bienfaits, mère Schwartz, et j’ose dire que je me suis toujours efforcé de m’en montrer digne.
– Avec ça, pourtant, tu n’as pas de goût pour le travail des champs et tu t’ennuies à garder nos chèvres.
– Ah ! si vous saviez...
– J’entends. M. Léopold préfère à sa besogne le métier de ménétrier, et jamais il n’est plus content que lorsqu’il tient son violon. La belle occupation pour un homme !
– Mère, vous me désespérez ; car je n’oserai plus vous dire ce que j’avais dans l’âme.
– Dis toujours, fit la bonne femme, se radoucissant à la vue d’une expression de chagrin sur les traits de son fils adoptif.
– Non, il me semble que vous rirez de moi, ou bien que vous m’accuserez d’orgueil. J’ai conçu un projet.
– Lequel ?
– Voyons, voyons, dit un gros homme au visage rebondi, l’aubergiste Frickmann, qui avait son domicile en face de celui de la veuve et était avec elle en termes d’amitié ; voyons, de quoi s’agit-il ? Vous avez l’air d’être ailleurs qu’à une fête, voisine.
– Ah ! dame, ça n’a rien d’étonnant ; ce Léopold ne parle qu’à mots couverts.
– Hein ? mon garçon, aurais-tu des secrets, à ton âge ?... et surtout des secrets que tu ne puisses confier à la brave mère Schwartz ?
– Monsieur Frickmann... balbutia le jeune homme en baissant les yeux.
Puis, comme s’il sortait d’un songe, ou plutôt comme s’il obéissait à une voix intérieure, Léopold saisit fortement l’aubergiste par la main, lui désigna sur son banc la place qu’il laissait libre, et dit d’un accent vibrant :
– Je vous en prie, maître, tenez compagnie à ma mère pendant que je serai absent. Je ne vais pas loin d’ici.
Et sans laisser à aucune objection le temps de se produire, il s’élança vers l’estrade, en gravit rapidement l’escalier, arriva au milieu des musiciens et s’empara du violon de Miller en s’écriant :
– Celui qui est parti sera remplacé !
– Remplacé ?... Par qui ? demanda un des musiciens.
– Par moi ! répondit fièrement Léopold.
Un rire général, un rire fou suivit ces deux mots. Des artistes exercés, des hommes de qui l’état avait toujours été de tenir un archet ou de souffler soit dans une flûte, soit dans une clarinette ou un trombone, ne pouvaient guère s’expliquer autrement que comme de la démence, ou tout au moins une prétention inadmissible, l’audace de ce jouvenceau à l’accoutrement rustique. Il n’y eut pas jusqu’au chapeau chinois et à la grosse caisse qui, malgré leur infériorité musicalement sociale et la modestie de leurs fonctions habituelles, ne se renversassent d’un air pédantesque et avec des éclats de rire qui ressemblaient à des vociférations.
En ce moment, où Léopold eût pu et dû être écrasé sous cette avalanche de dédain, il sentit son courage grandir par la nécessité et se fortifier de toute l’énergie d’une décision formelle. Il attendit que la rumeur se fût éteinte ; et alors levant à la fois le bras qui tenait le violon et le bras qui tenait l’archet :
– Messieurs, dit-il, je n’aurais pas eu l’audace de me présenter ici, à la place du musicien qui vient de vous quitter, si je ne croyais être capable de remplir sa partie. Dieu merci, l’étude et la passion de mon enfance ne peuvent m’avoir trompé. Le ciel qui me juge sait si je ne suis qu’un misérable vaniteux.
Là-dessus, le chorus des exclamations recommença, accru du bourdonnement railleur des voix de la foule :
– Bravo ! bravo ! – Bien parlé ! – Le jeune homme s’apprécie lui-même. – S’il manque de talent, il ne manque pas d’aplomb. – À la porte, l’orgueilleux ! – Chassez-nous ce drôle ! – Allons, la musique ; jouez-nous la valse des Alpes ! – Finissons-en. – Renvoyez ce pâtre à ses vaches !...
Et, parmi ces clameurs, on eût entendu aussi les accents lamentables de la veuve Schwartz qui s’accrochait en pleurant aux parois de l’estrade, malgré les efforts de maître Frickmann pour la retenir ou pour calmer ses craintes.
– Mon pauvre enfant ! s’écriait-elle. Sûrement il est devenu fou. À son âge, mon doux Jésus !
Nous ignorons quelle eût été l’issue de toute cette contestation si un homme d’un extérieur grave et majestueux, et de qui la poitrine portait en décorations nombreuses les emblèmes visibles de l’illustration personnelle, ne se fût avancé et n’eût dit, d’un ton qui ne permettait pas de réplique :
– Comment peut-on condamner ainsi l’action de ce jeune homme ? Il demande à jouer parmi vous : y a-t-il là rien de coupable ? Et d’ailleurs, savez-vous d’avance s’il n’est pas digne d’occuper un rang à côté de vous ? Vraiment vous me feriez croire que vous avez peur de la comparaison.
Ces paroles sévères produisirent un effet puissant et sur les musiciens et sur le public. Les premiers se turent, afin de ne point paraître jaloux du nouveau venu ; et quant à la foule, passant avec sa mobilité ordinaire de l’ironie à une curiosité impatiente, elle attendit un prodige.
Le silence s’était fait, – un silence imposant.
Léopold comprit qu’il lui fallait en profiter.
Il appuya l’archet sur les cordes et joua un andante large, pris dans le début de la Symphonie pastorale de Beethoven. Les notes sonores et justes vibraient en traversant toutes les âmes et en faisant battre tous les cœurs. On eût dit que c’était la multitude même que Léopold tenait entre ses mains, immense instrument d’où il détachait ses accents à la fois majestueux et limpides. Et plus la mélodie croissait en marchant vers les dernières mesures, plus croissait aussi l’émotion générale. Il n’y avait plus d’orchestre, plus de danse, plus de fête : il y avait une jeune tête couronnée d’une auréole de génie, et sur laquelle tous les regards s’étaient fixés sans pouvoir s’en détacher un instant. Ce que Léopold jouait, ce n’était même plus l’œuvre du maestro sublime, c’était la pensée de tous, saisie et rejetée à tous. On admirait trop pour pouvoir applaudir.
L’enthousiasme se produisit avec le dernier coup d’archet. Mais Léopold n’en jouit pas : l’émotion l’avait vaincu : la nature ne lui avait compté de forces que dans la mesure nécessaire pour conquérir un triomphe. Après cela, il était brisé.
Quand il reprit l’usage de ses sens, il se trouva dans l’arrière-pièce d’une sorte de café-estaminet où on l’avait porté et posé sur un grossier divan. En rouvrant les yeux, il aperçut d’abord la veuve Schwartz, puis Frickmann et, un peu plus loin, l’homme à la parole imposante qui avait dompté les passions hargneuses des gens de l’orchestre et la frénésie de la foule.
– Dieu soit loué !... s’écria la veuve. Voilà mon enfant qui renaît !
Et elle unit le rire aux sanglots.
– Mon enfant d’adoption ! mon fils bien aimé !... Ah ! que tu m’as donc fait peur ! J’avais raison de blâmer ta musique, et je l’aurais blâmée plus encore si j’avais su comme elle peut rendre malade. C’est fini, il est guéri !... Mais voyez donc, M. Frickmann, et vous, monsieur, voyez aussi combien il est pâle. S’il y a de la raison à se mettre dans un état pareil pour le plaisir de jouer du violon !... Est-ce que ça ne vous semble pas une folie, à vous, mon voisin, et à vous aussi, monsieur ?
L’aubergiste secoua affirmativement la tête ; mais l’autre témoin invoqué la secoua négativement.
– Voisine, dit Frickmann, je partage votre façon d’envisager les choses. Je donnerais toute la musique du monde et les musiciens par-dessus le marché pour une bonne auberge bien achalandée ou un beau troupeau de bêtes à cornes...
– Pardon, monsieur, interrompit le témoin, avec son sourire grave. Vous modifieriez, je pense, votre langage, si vous saviez que vous avez devant vous le maître de chapelle de S. M. le roi de Bavière.
Frickmann resta bouche béante. Pour lui, ce n’était pas la qualité de maître de chapelle qui était la chose imposante, mais bien l’honneur d’appartenir à un roi. Vivre près d’un roi, c’est être quelque peu Majesté soi-même.
Léopold tendit les deux mains au maître de chapelle et leva vers lui ses yeux fixes. Il le contemplait, il l’étudiait et semblait aspirer le talent sur sa physionomie expressive.
– Ah ! murmura-t-il, vous êtes donc un grand musicien !... Quand vous avez parlé à la foule, j’ai senti cela ; j’ai senti que je vous aimais déjà.
Le maître de chapelle lui pressa les mains à son tour.
– Et moi ? dit la mère Schwartz avec un soupir, il m’oublie !...
– Vous oublier !... s’écria Léopold. Il ne faudrait pas que j’eusse un souffle de vie ; il faudrait que toute pensée fût glacée dans mon cœur. N’êtes-vous pas celle qui a recueilli dans son berceau abandonné le pauvre petit orphelin, qui l’a emporté en le réchauffant contre son sein et qui lui a donné le pain de la vie ? Tout ce que je suis, je vous le dois. Mais, ô mère, rappelez-vous aussi les aspirations de ma jeunesse, mes désirs inconnus, les rêves qui m’inquiétaient et m’oppressaient, cet ennui vague que je ne pouvais dompter, jusqu’au jour où les concerts des oiseaux dans nos bois et les accords de l’orgue dans l’église me révélèrent cet art sublime qui a été ma consolation et ma force, cet art que j’ai dû deviner, faute d’un maître, d’un guide.
– Eh quoi ! dit l’étranger, vous n’avez pas eu de maître ?
– Il n’y a ici, répondit le jeune homme en souriant, que des pâtres, des chasseurs et des laboureurs.
– Ô merveille ! c’est par ses seuls efforts qu’il est arrivé à ce point où le génie tient presque lieu de talent !... Léopold, mon ami, mon cher enfant, Dieu vous a doué, et vous seriez coupable de ne pas utiliser vos admirables dispositions. Vos pensées vous débordent, elles doivent être réglées ; votre main a une ardeur fébrile, il s’agit de la rendre habile et sûre ; vous êtes né musicien, il faut devenir un virtuose. Confiez-vous à moi ; je compléterai le miracle. Il faut me suivre à Munich où je retourne.
– Ô ciel !... s’écria la veuve. Vous me prendriez mon enfant !
– Pour vous le rendre grand et célèbre.
– Jamais ! jamais !
– Femme, dit sévèrement le maître de chapelle, vous n’avez pas le droit de vous opposer aux desseins de Dieu sur ce jeune homme.
– Mais, monsieur, c’est moi qui l’ai élevé, il l’avoue lui-même ; depuis qu’il se connaît, il ne m’a point quittée. Vous ne voudrez pas me l’arracher ! Il n’y consentirait pas lui-même. Oh ! n’est-ce pas, Léopold, tu ne me quitteras pas ?
Et la veuve avait pris une attitude suppliante. Léopold s’élança vers elle ; leurs larmes se confondirent.
– Non, dit-il, je n’aurais pas ce courage.
– Je savais bien !... dit la mère Schwartz en se retournant d’un air triomphant vers l’étranger.
Mais elle fut saisie d’effroi quand elle lut le regret sur les traits de Léopold qui était retombé dans le silence.
– Écoutez, dit alors le maître de chapelle, il convient d’agir sérieusement : je n’ignore pas que l’âme résiste volontiers au saisissement d’une surprise, et que notre premier mouvement, lorsqu’on menace notre bien, est d’étendre la main pour le retenir. Cependant la réflexion, plus généreuse, peut corriger cet emportement de la passion. Réfléchissez-y donc : vous avez donné à ce jeune homme le pain de la vie, c’est vrai ; mais est-ce une raison pour tuer en lui une vocation réelle et profonde ? Ah ! ma chère dame, vous lui auriez rendu un fâcheux service. Vous auriez nourri son corps et étouffé son intelligence. Je vous le dis, vous n’avez pas ce droit, pas plus que ne l’eurent les parents du berger Giotto quand le peintre Cimabué emmena cet enfant pour en faire son élève favori. Songez que j’offre à Léopold la fortune et la gloire, qui vaut mieux encore, et ne vous opposez plus à ce qu’il me suive.
– Au fait, monsieur n’a pas tort, dit l’aubergiste qui avait dressé l’oreille au mot de fortune.
La veuve fit alors une prière pour invoquer Dieu et lui demander le calme qui rend le jugement sain et droit. Puis, maîtresse d’elle-même, elle revint vers Léopold et lui dit en lui prenant la main :
– Cher petit, va et sois heureux !
– Moi, moi m’éloigner !... s’écria-t-il avec un sanglot.
– Oui, puisque Dieu le commande. Sois heureux par ton travail. Quelquefois, j’espère, tu penseras au village de Duchs, n’est-ce pas ? Tu penseras à celle qui se sera endormie en priant pour toi et en murmurant ton nom.
– Ah ! c’est impossible.
– Pars, Léopold. À présent, je te l’ordonne, moi, ta mère adoptive. Mais va, va vite ; car je pourrais faiblir.
– Femme, dit le maître de chapelle, votre sacrifice sera un jour récompensé.
– Il l’est déjà... répondit la veuve en posant la main sur son cœur.
Au bout de quelques minutes, une chaise de poste emportait Léopold et son protecteur dans la direction de Munich.
II
LA SYMPHONIE PASTORALE
Un long intervalle de quinze ans s’était écoulé.
La nuit enveloppait de ses ombres le paisible village de Duchs, cachant au loin les clochers de Zell et l’abrupte paroi de Gerlos.
Les routes étaient désertes ; les troupeaux avaient regagné l’étable en faisant retentir leurs clochettes ; toute une population simple et laborieuse se livrait au sommeil et goûtait ce repos qui vient délasser les membres et rafraîchir l’esprit. Une brise légère courait de chaume en chaume, de chalet en chalet, et agitait doucement le feuillage des châtaigniers touffus.
La lune, en se levant radieuse, découpa vivement les angles des maisons rustiques, et les étoiles scintillantes percèrent la profondeur de l’infini.
Une voiture fit retentir la rue principale pavée de cailloux tranchants et de petits fragments de roche. Elle s’arrêta devant l’auberge tenue par maître Frickmann que le postillon n’eut pas de peine à éveiller. L’aubergiste apparut sur le seuil de sa porte, tenant d’une main un flambeau, et, de l’autre, se frottant les yeux, mais alléché par l’importance présumée du voyageur qui venait lui demander l’hospitalité.
– Il est bien tard, monsieur, dit-il ; c’est toute une affaire de préparer un appartement et un souper à cette heure indue.
Le voyageur, homme à la taille mince et élancée, sauta hors de sa voiture en répondant, d’un air préoccupé :
– Je n’ai besoin que d’une chambre donnant sur la rue. Quant au souper, ne vous en inquiétez pas. Je n’ai pas faim. Faites-moi chauffer seulement du café.
Frickmann tourna les talons, après avoir établi le voyageur dans sa chambre ; et il maugréait entre ses dents :
– C’est bien la peine de se déranger pour une si chétive pratique !
Au bout de quelques minutes, il revint avec le café. L’étranger avait ouvert la fenêtre, et, appuyé sur le balcon de bois, il contemplait fixement une chaumière située en face et dont la croisée unique, à étroits losanges, était en grande partie masquée par un rideau de lierre. Il était là, grave, méditatif, et il tressaillit lorsque maître Frickmann, qui l’avait appelé vainement : « Monsieur ! monsieur ! » fut obligé de lui toucher légèrement le bras.
– C’est bien, dit-il, je vous remercie de votre diligence. Je reconnaîtrai vos soins.
– Il est tout chaud, monsieur..., première qualité.
– Dites-moi, voici en face un assez joli chalet...
– Ça ? une bicoque, s’il vous plaît.
– Pardon ; cela dépend de la manière dont on voit les choses. À qui appartient cette maison ?
– Ah ! par exemple, monsieur ! sauf votre respect, voilà une drôle de question. Qu’est-ce que ça peut vous faire d’apprendre que la bicoque – ou le chalet – appartient à une bonne vieille qui s’appelle la veuve Schwartz ?
L’étranger ne put réprimer un mouvement brusque. Il joignit les mains et contempla le ciel.
Maître Frickmann commençait à craindre d’avoir vendu l’hospitalité à un fou. En conséquence, sans plus de retard, il alla réveiller ses garçons Fritz, Peterz et Grégoire pour avoir en eux aide et assistance dans le cas où le voyageur se livrerait à de nouvelles excentricités.
Celui-ci se fortifia en buvant quelques cuillerées de café ; puis il ouvrit sa malle et en tira un violon.
– C’est toi, dit-il, noble instrument, c’est toi qui as été le bonheur, le soutien, la gloire de ma vie ; c’est avec toi que j’ai conversé, avec toi que j’ai supporté les luttes du monde ; c’est sur ton bois noirci par la vétusté que sont tombées parfois mes larmes de découragement, comme aussi mes larmes de triomphe. Ami précieux, compagnon inséparable, prends ta voix la plus mélodieuse, mets ton âme sur tes cordes vibrantes, et porte cette âme pure au chevet de la pauvre vieille femme endormie. C’est pour toi que j’ai quitté ma seconde mère, c’est par toi que je veux l’avertir qu’elle a toujours un fils. Parle et chante, ô mon violon ! dissipe les ombres de la longue nuit et les amertumes de l’absence.
Il s’approcha de la fenêtre. Là, debout contre la saillie du balcon, il se mit à jouer l’andante de la Symphonie pastorale.
Dans le silence de la nature, la puissante mélodie qui ne rencontrait pas d’obstacle faisait vibrer l’air, et le vent l’emportait jusqu’aux limites de l’horizon. L’on eût dit cette nuit mystérieuse et sainte, cette nuit de Noël, où les cieux s’ouvrirent pour laisser descendre sur la terre le chœur des anges chantant l’hosanna.
Admirable, étrange concert où il n’y avait pas d’autres auditeurs que les échos du village...
Et cependant, il semblait que cette sublime mélopée avait eu le pouvoir de réveiller quelques-uns des humbles habitants. Çà et là pointait une lumière indiquant le mouvement, la vie, l’attention.
En ce moment, une fenêtre s’ouvrit dans l’ombre à la maison en face. Une forme lente, indécise, qui ne se dessinait sur le cadre de l’obscurité que par ses blancs vêtements, parut à cette fenêtre et s’y appuya avec des mains tremblantes et en laissant échapper ces paroles :
– Ô mon Dieu ! mon Dieu ! c’est l’air qu’il jouait sur son violon, mon pauvre enfant ! Ô mon Dieu, c’était ainsi qu’il jouait autrefois quand nous étions heureux ! Ô mon Dieu ! est-ce son âme qui redescend sur la terre pour m’appeler dans le ciel où l’on est si bien ?
Mais le violon s’était tu. De l’autre côté de la rue, une voix répondit par ce cri de tendresse :
– Ma mère ! ma mère !... Soyez bénie, vous qui m’avez reconnu !...
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On nous a dit que le virtuose avait voulu rester dans le village de Duchs jusqu’au jour où la bonne veuve eût clos ses yeux. Il avait conquis la fortune, il avait savouré la gloire : mais le bonheur et la paix étaient demeurés au village.
Alfred DES ESSARTS, L’âme du violon et autres nouvelles, s. d.