Le repas d’adieu

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

C. W. CONTESSA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans une vallée riante, située au pied d’une montagne élevée, se trouve une belle métairie franche que l’on appelle communément la Ferme de la Forêt, parce que, solitaire et retirée, elle est placée à la lisière d’une grande forêt qui, depuis le haut de la montagne, s’étend en descendant des deux côtés de la vallée, et l’étreint avec tendresse de ses deux bras verdoyants.

Il n’y a pas si longtemps encore, cette métairie appartenait à un honnête homme nommé Arnold. Il y vivait depuis des années avec sa femme et un petit nombre de bons enfants sages. Tout croissait et prospérait entre ses mains, et l’on aurait pu regarder ce petit bout de terre comme un coin préservé du paradis perdu. Aussi Arnold ne pouvait-il former de plus grands vœux que celui de voir durer le plus longtemps possible un état aussi heureux.

Le Ciel en avait cependant décidé autrement. La guerre éclata dans le pays et Arnold eut à souffrir de ses cruels ravages. Ses champs furent dévastés, ses troupeaux enlevés et sa maison fut livrée au pillage. Il est vrai que la paix ne tarda pas à se rétablir, et qu’alors le bon fermier se consola en se disant : « Ce que Dieu fait est bien fait. » Il emprunta une somme considérable sur sa terre et répara de son mieux les pertes qu’il avait subies. Mais l’éclaircie fut de courte durée. La guerre se ranima avec plus de violence, et Arnold perdit de nouveau tout ce qu’il possédait, à l’exception de quelques objets de peu de valeur. Un impitoyable créancier, à qui il avait cessé de payer les intérêts de la dette, avait pris des mesures pour l’expulser de sa maison et de ses terres, et il voyait déjà avec angoisse s’approcher l’instant de dire adieu à son paradis et de le quitter pour toujours.

Mais Arnold était un homme qui savait noblement supporter un malheur qu’il ne s’était pas attiré par sa faute. Il se dit alors une fois encore : « Ce que Dieu fait est bien fait. » Et il tourna avec confiance ses yeux vers le Ciel, puis sur lui-même, sur les siens et sur la nouvelle vie qu’il allait commencer.

L’avant-veille de son départ, il entra d’un air serein dans la chambre où sa femme pleurait tristement, assise dans un coin, le plus petit de ses enfants dans les bras.

« Elsbeth, j’en ai fini avec ma douleur, et, avant mon départ, je désire encore une fois me réjouir dans ma propriété ; je ne veux point m’enfuir en silence à la faveur de la nuit, comme si j’étais coupable de quelque action honteuse. Ainsi, ma chère femme, hâte-toi de faire les préparatifs pour demain, que nous ayons un beau festin d’adieu. Donne tout ce que tu as et faisons place nette.

– Comment peux-tu donc plaisanter, lorsque tes pauvres enfants sont devant tes yeux ? dit Elsbeth gravement, en jetant un long regard sur la cour où ces derniers, insouciants, se livraient gaiement à leurs jeux accoutumés.

– Plaisanter ? répliqua Arnold. Du tout, ma chère, je te parle le plus sérieusement du monde : je donnerai demain un festin d’adieu. »

À ces mots, il s’approcha de la fenêtre et chercha ses enfants des yeux.

« Chaque chose a son terme, reprit-il. Ni la douleur ni la joie ne doivent entièrement se rendre maîtresses de nous. Quant aux enfants, nous n’avons aucune raison de craindre pour eux ; nous leur avons appris à prier Dieu, à travailler, et ils l’apprendront mieux encore par la suite. Ces deux qualités réunies forment un bon capital pour fonder un établissement, quel qu’il soit. »

Il ouvrit la fenêtre et appela ses deux aînés.

Tout de suite, père, répondit Wilibald, en déposant le couteau avec lequel il venait de tailler une arbalète pour ses frères cadets.

– Tout de suite, cher père, fit entendre en même temps la douce voix d’Anna.

– Dans quel endroit s’est donc fourrée la fillette ? dit Arnold, surpris, en la cherchant des yeux. Tiens, regarde donc, Elsbeth, continua-t-il en montrant la cime d’un haut tilleul planté au milieu de la cour, voilà le joli siège que s’est choisi notre tranquille Anna ! Elsbeth suivit du regard la direction indiquée et aperçut la petite fille qui entreprenait de descendre d’un pied ferme et léger par une sorte d’échelle pratiquée entre les branches.

« C’est bien la fille de son père ! s’exclama Elsbeth, elle a toujours eu quelque chose de singulier dans toutes ses manières.

– Laisse-la faire, dit Arnold en souriant. Un pareil caractère, loin d’être un malheur dans la vie, nous préserve parfois de bien des chagrins. Au demeurant, n’est-elle pas aussi bonne et aussi pieuse que sa mère ?... Comment as-tu pu monter sur cet arbre, Anna ? lui demanda-t-il ensuite lorsque les enfants furent entrés.

– Wilibald m’a construit un escalier, et un très beau siège là-haut.

– Elle a tant de fois désiré être perchée comme un oiseau, sur cette cime, que j’ai voulu lui procurer ce plaisir avant notre départ », reprit son frère.

À ces mots, Elsbeth se détourna promptement et enfouit son visage dans ses mains. Arnold lui-même garda quelques minutes un silence grave, puis il passa lentement la main sur son front, s’assit dans son fauteuil, attira ses deux enfants vers lui et les embrassa. Il leur ordonna ensuite de s’apprêter pour aller à Reimersheim et y inviter ses vieux amis, le bailli, le garde forestier en chef et toute leur famille, à assister le lendemain soir à son repas d’adieu. Il ajouta qu’il enverrait dans la petite ville voisine son valet de ferme, Gottwalt, le seul qui lui restait, pour porter le même message à ses deux cousins.

« Comment ? s’écria Elsbeth. Tu veux envoyer ces deux enfants à travers le bois, aujourd’hui... et tout seuls ?

– Pourquoi pas ? ce n’est pas la première fois qu’ils font ce chemin. Ils seront là-bas dans une heure. Le soleil est encore haut, ils pourront aisément être de retour avant qu’il se couche.

– C’est demain les Quatre-Temps, reprit la mère ; vers cette époque, la forêt n’est jamais sûre. »

Arnold sourit.

« Les gens qui demeurent dans le bois sont de bons voisins. Ils ne feront pas de mal aux enfants. »

Pendant ce temps, ceux-ci s’étaient déjà élancés hors de la pièce, Wilibald pour chercher son bâton et sa gibecière, Anna, son petit panier. Ainsi préparés pour le voyage, ils rentrèrent dans la salle en se dirigeant vers leur mère. Elsbeth, en secouant la tête, remplit le panier et la gibecière de provisions pour le goûter, en y ajoutant deux fichus pour que les enfants puissent se préserver de l’air froid du soir, et, précédée du père, elle les accompagna jusqu’au portail de la cour. Là, ils les regardèrent s’éloigner gaiement d’un pas vif sur le sentier tracé dans la plaine verdoyante et baignée de soleil, jusqu’à ce qu’enfin ils les vissent entrer dans l’ombre de la forêt et disparaître bientôt derrière les arbres.

 

*

 

Le bois était frais et agréable. Wilibald et Anna entrèrent avec joie sous les verts ombrages ; ils prirent plaisir à contempler le feuillage à moitié translucide des vieux hêtres et les taches rondes et lumineuses qui se reflétaient çà et là sur le tapis de mousse. Ils écoutaient les oiseaux qui chantaient et le pivert qui frappait à coups redoublés sur l’écorce des arbres, résonnant à travers la forêt comme la cognée d’un bûcheron. Ils s’arrêtèrent quelquefois aussi pour écouter le doux murmure qui se faisait entendre dans la cime des arbres : il leur paraissait comme la voix de la forêt qui leur aurait volontiers confié quelque mystère, si seulement ils avaient pu comprendre son langage.

Joyeux et satisfaits, ils continuèrent négligemment leur route, et ils s’aperçurent à peine, alors qu’ils marchaient depuis fort longtemps déjà, que la forêt ne s’éclaircissait toujours pas ; au contraire, les arbres plus nombreux et plus serrés rendaient le chemin plus impraticable.

Wilibald remarqua enfin que le soleil était déjà très bas, et en regardant plus attentivement autour d’eux, ils s’aperçurent qu’ils avaient fait fausse route. Selon lui, ils s’étaient dirigés trop à gauche vers les montagnes.

Ils résolurent de revenir sur leurs pas, car il leur semblait impossible que le vrai chemin fût très éloigné. Mais ils marchèrent, marchèrent, et plus ils avançaient, plus le sentier devenait rude, plus le pays devenait sauvage ; ils ne pouvaient se rappeler y être jamais venus.

Ils commencèrent alors à éprouver des craintes et à se regarder avec inquiétude. Wilibald grimpa sur un sapin élevé pour chercher à se repérer, mais il ne vit de tous côtés que la forêt, partout la forêt, rien que la forêt à perte de vue. Pourtant, non loin de là, une paroi de roc s’élevait jusqu’aux nues ; il pensa qu’en y montant, on pourrait, de son sommet, découvrir une issue dans la plaine. Il descendit précipitamment et se dirigea avec sa sœur vers cette éminence.

Il ne leur fallut que peu d’instants pour arriver au pied de celle-ci ; mais ils s’aperçurent alors qu’ils en étaient séparés par un torrent impétueux qui se précipitait en mugissant entre d’énormes blocs de pierre. En vain les deux enfants coururent le long du rivage pour chercher un endroit où l’on pût le traverser sans péril : le courant était trop rapide, les rochers trop espacés.

À force d’errer çà et là, ils perdirent encore la route par où ils étaient venus. Leurs recherches furent vaines, le sentier semblait avoir disparu ; désemparés, ils s’arrêtèrent au bord du torrent et regardèrent en silence les ondes écumantes.

« Qu’allons-nous devenir ? » demanda enfin d’une toute petite voix Wilibald, d’ordinaire si courageux.

Il regarda tristement sa sœur et des larmes coulèrent de ses yeux. Anna lui caressa alors les joues et lui dit :

« Rassure-toi, Wilibald, ne te tourmente pas. Comme dit notre mère : nous sommes partout dans la main de Dieu ; il ne nous abandonnera pas dans ce désert qui, à la vérité, est bien sauvage et bien effrayant. Suivons toujours le bord de l’eau, il faudra bien qu’elle nous conduise quelque part et nous ramène vers des lieux habités.

– Je ne suis inquiet que pour nos parents, dit Wilibald, en essuyant ses larmes, ils se feront du souci pour nous lorsque la nuit viendra. »

Pendant qu’ils parlaient ainsi, ils entendirent tout à coup très distinctement sur la rive opposée : « Psst ! psst ! » Surpris, ils regardèrent de l’autre côté de l’eau, mais n’ayant découvert aucun être humain, ils s’apprêtèrent à continuer leur route. Au même instant, on cria plus fort et plus distinctement : « Psst ! psst ! » Ils s’arrêtèrent de nouveau et cherchèrent partout des yeux d’où provenaient ces bruits. Cette fois, ils aperçurent un petit homme qui sortait à mi-corps d’une fente située au beau milieu du roc, comme s’il eût été à sa fenêtre. De la tête et de la main, il leur fit signe de s’approcher ; mais voyant que cela leur était impossible, il se disposa à faire lui-même le trajet. Il descendit sur la rive, traversa le torrent en quelques sauts agiles et, une fois parvenu jusqu’aux enfants, les salua d’un air amical.

Wilibald put à peine s’empêcher de rire en voyant de près cette figure bizarre.

Le petit homme avait à peu près trois pieds de haut ; une énorme tête composait presque la moitié de sa personne et paraissait, ainsi que ses deux gros poings, ne pas correspondre aux autres membres grêles et courts. Il était particulièrement difficile de concevoir que ses petites jambes, minces comme des croissants de lune, puissent supporter un si grand poids. Deux yeux, ronds comme des assiettes, lui sortaient de la tête. Un morceau de viande écarlate et informe lui tenait lieu de nez, orné de grosses verrues translucides et luisantes qui, aux yeux de Wilibald, ressemblaient aux grenats du collier de sa mère. Le petit homme était vêtu d’une blouse grise de mineur : il tenait à la main un pesant marteau à pointe.

« Eh bien ! mes enfants, dit-il d’une voix stridente, après qu’ils se furent considérés un instant ; d’où venez-vous ? où allez-vous ? que venez-vous faire ici ? »

Wilibald lui apprit où ils allaient, de quelle commission leur père les avait chargés, et ajouta que c’était après s’être égarés d’une manière inconcevable qu’ils se trouvaient dans ces lieux déserts.

Le petit homme sourit, secoua sa grosse tête à droite et à gauche, et dit : « Il vous est impossible d’arriver aujourd’hui à Reimersheim, D’ailleurs, je ne veux pas que vous tentiez d’y aller et je vous le défends, mais pour que votre père ne manque pas de convives, je me rendrai moi-même chez lui demain soir. »

Sur ces mots, il entra dans le bois et fit signe aux enfants de le suivre. Peu après, ils se trouvèrent sur un étroit sentier. Il leur dit qu’en le suivant toujours ils arriveraient tout droit chez eux.

« Toutefois, ajouta-t-il, si vous tenez à la vie, ainsi qu’à celle de votre père, ne lui dites pas un mot de ce qui vous est arrivé. Annoncez-lui simplement que les convives sont invités. »

Alors qu’il prononçait ces paroles, ses gros yeux se mirent à briller d’un étrange éclat et sa voix se fit si stridente et si impérieuse que Wilibald et Anna n’osèrent répliquer un seul mot et prirent à la hâte le chemin indiqué. Quand ils se retournèrent peu après, le petit homme avait disparu.

Ils s’entretenaient encore pour savoir qui pouvait bien être cet étrange personnage et s’il convenait d’obéir à ses ordres, lorsqu’ils entendirent un bruit sourd et continu à leur droite. En sortant d’entre les arbres, ils virent à leurs pieds s’étendre un lac, entouré sur trois côtés de très hautes montagnes. Les arbres qui croissaient sur leurs sommets étaient dorés par les derniers rayons du soleil couchant ; mais en bas, au bord de l’eau, la nuit commençait à tomber. De légères brumes s’élevaient des gorges humides, tandis que le ciel bleu et serein se reflétait encore sur la sombre surface du lac.

Anna saisit le bras de son frère et lui murmura à l’oreille : « Voilà certainement le Lac de la montagne dont notre père nous a souvent parlé. »

Au même instant, Wilibald aperçut une femme sur la rive située en contrebas de la verte prairie.

« Descendons, dit-il, cette femme pourra peut-être nous apprendre si nous sommes encore loin de Reimersheim, et nous indiquer le chemin qui y conduit, afin que nous puissions nous acquitter de la commission de notre père. »

Ils descendirent en courant et, en s’approchant, s’étonnèrent de trouver sur l’herbe, non une paysanne, comme ils se l’étaient imaginé, mais une belle dame fort élégante qui passait un peigne d’or et de nacre dans ses longs cheveux blonds.

« D’où venez-vous ? où allez-vous ? que venez-vous faire ici, mes beaux enfants ? » demanda l’inconnue en voyant leur embarras.

Wilibald raconta ce qui leur était arrivé et exposa modestement l’objet de ses désirs.

La dame secoua la tête.

« Il vous est impossible d’arriver aujourd’hui à Reimersheim. D’ailleurs, je ne veux pas que vous tentiez d’y aller et je vous le défends, mais pour que votre père ne manque pas de convives, je me rendrai moi-même chez lui demain soir. »

Ensuite, elle leur indiqua un défilé où se trouvait leur chemin et leur ordonna de regagner au plus vite la maison paternelle.

« Toutefois, ajouta-t-elle, si vous tenez à la vie, ainsi qu’à celle de votre père, ne lui dites pas un mot de ce qui vous est arrivé, annoncez-lui simplement que les convives sont invités. »

Et elle leur fit signe de se mettre en route ; le frère et la sœur s’inclinèrent poliment devant elle et repartirent.

« Tout cela est bien singulier ! » dit Wilibald, lorsqu’ils furent arrivés au défilé ; et il tourna la tête pour voir encore une fois la mystérieuse dame, mais elle avait disparu. « Quels sont donc ces grands personnages qui veulent nous donner des ordres et pourquoi ne faut-il surtout pas aller à Reimersheim ?

– Pour aujourd’hui, ils n’ont pas si grand tort, interrompit Anna ; regarde comme il fait déjà noir ! Remettons plutôt cela à demain matin. Seulement, je ne comprends pas pourquoi il ne faut rien dire à notre père.

– Voilà une lumière ! s’écria Wilibald. Nous allons enfin rencontrer des gens raisonnables avec lesquels nous pourrons parler. »

Une lumière brillait en effet à travers les arbres ; bientôt une nouvelle, puis une autre, puis une autre encore et toujours plus, à mesure qu’ils avançaient.

« C’est tout un village ! » dit Anna.

Ils s’y dirigèrent d’un pas allègre. Le défilé s’élargit et peu après ils se retrouvèrent en rase campagne, mais aussi loin que la vue portait, on ne voyait pas l’ombre d’une maison et encore moins de village. Ils aperçurent seulement, alentour, un grand nombre de petites flammes bleues qui voltigeaient joyeusement sur la prairie.

« Ce sont des feux follets, murmura Wilibald, prenons garde de ne pas nous écarter de notre chemin, qu’ils ne nous égarent pas. »

Aussitôt, une de ces petites flammes se sépara des autres, et hop ! hop ! sautillant sur la prairie, elle s’approcha d’eux. Plus elle s’avançait, plus elle grandissait et moins elle était lumineuse. Lorsqu’elle se tint juste devant eux au milieu de leur route, ils virent distinctement que ce n’était ni une petite flamme ni un feu follet, mais un véritable homme de petite stature et la mine livide. Sa maigreur était extraordinaire et ses membres si frêles et effilés que le vent, qui soufflait assez fortement dans la plaine, semblait le faire chanceler sur ses jambes ; en perpétuel mouvement, vacillant et flageolant çà et là devant les enfants, ses pieds ne se soulevaient toutefois pas de terre.

D’une voix très fine et très basse, il prononça à son tour la phrase rituelle : « D’où venez-vous ? où allez-vous ? que venez-vous faire ici ? »

Wilibald put à peine réprimer un sourire à la vue de ce monsieur si mince et si flexible. Cependant, il répondit fort convenablement à ses questions.

« Balivernes ! balivernes ! susurra-t-il en sautillant vivement autour des enfants. Balivernes que votre Reimersheim ! Il est trop tard aujourd’hui, et demain vous n’irez pas non plus. Je ne le veux pas et je vous le défends. Mais pour que votre père ne manque pas de convives, je me rendrai moi-même chez lui demain soir.

– Je me disais bien aussi que nous en viendrions là ! murmura Wilibald.

– Cependant, poursuivit l’homme en levant son long index blanchâtre d’un air menaçant, si vous tenez à la vie, ainsi qu’à celle de votre père, ne lui dites pas un mot de ce qui vous est arrivé. Annoncez simplement que les convives sont invités. »

Sur ces mots, il sauta prestement par-dessus le fossé qui bordait le chemin et, marchant d’un pas vif aux côtés des enfants qui avaient repris leur route, il leur dit qu’il les accompagnerait jusqu’aux saules.

Lorsqu’ils furent arrivés, il cria : « Hé ! hé, monsieur le voisin ! comment cela va-t-il ? voulez-vous être de la partie demain soir ? je pense que l’on s’amusera.

– Oui ! oui ! j’irai aussi », répondit une sourde voix de basse.

Il sembla aux enfants qu’elle sortait du tronc d’un vieux saule vers lequel ils se dirigeaient ; mais alors qu’ils s’en approchaient, le tronc se mit à bouger, et ils distinguèrent bientôt un homme vigoureux et trapu qui portait un long manteau sur les épaules et une couronne autour de la tête.

« D’où venez-vous ? où allez-vous ? que venez-vous faire ici ? » leur demanda-t-il à son tour, sur un ton peu amène.

Wilibald raconta son histoire pour la quatrième fois, en balbutiant, car la voix de basse l’avait passablement effrayé. Lorsqu’il eut fini, l’homme grommela de nouveau :

« Pas de Reimersheim ! pas aujourd’hui ! demain non plus ! je le défends ! je serai moi-même convive ! et motus ! ou je vous tords le cou ! assez ! en avant, marche ! »

Wilibald et Anna ne se le firent pas dire deux fois : ils se mirent en route sur-le-champ, ne tournèrent la tête que rarement, et encore pour voir si monseigneur En-avant-marche ! n’était pas sur leurs talons.

« Je commence vraiment à perdre patience ! finit par lancer Wilibald en ralentissant le pas. Voilà une drôle de population qui vit dans ces montagnes ! Qui peut bien être ce grossier personnage ?

– Tais-toi donc ! dit Anna. Je voudrais que nous fussions déjà chez nous. La nuit devient de plus en plus noire. Qu’adviendra-t-il si nous sommes encore obligés de traverser une nouvelle partie de cette forêt ? »

Or, c’était précisément vers la forêt que le sentier les conduisit. Mais avant d’y arriver, ils rencontrèrent un chemin de traverse qui paraissait s’étendre à gauche jusqu’à la lisière du bois. Un bon conseil aurait été précieux en cette circonstance, car les enfants ne savaient lequel des deux sentiers il convenait de prendre.

Pendant qu’ils réfléchissaient sans oser se décider, un tumulte soudain vint troubler le silence de la forêt. Des aboiements de chiens, des cris de chasseurs et des sonneries de cor retentissaient au loin et se rapprochaient rapidement. Les enfants étaient cernés de toute part ; les broussailles craquaient sous une multitude de pas et l’on courait devant eux avec un fracas épouvantable. Au milieu de ce désordre, ils ne pouvaient rien distinguer, si ce n’est une masse confuse d’ombres grises qui, à quelque distance, s’agitaient devant eux et aux alentours.

Enfin, un cavalier monté sur un coursier noir sortit du bois au galop en criant : « Holà ! holà ! », s’arrêta devant eux et demanda d’une voix aigre : « Où allez-vous ? d’où venez-vous ? que venez-vous faire ici ? »

Wilibald voulut répondre, mais il fut incapable d’articuler un seul mot car le cavalier, avec son curieux costume et son grand bonnet, avait quelque chose d’effrayant. Sans compter que les yeux du cheval noir brillaient dans la nuit comme des charbons ardents. Ce fut Anna qui prit la parole pour répondre avec amabilité et sang-froid aux questions du chasseur.

« Ho ! ho ! holà ! s’écria-t-il lorsqu’elle eut fini, si vous voulez que je vous donne un conseil, ne pensez plus à Reimersheim ; demain non plus ! je ne le veux pas. Mais pour que votre père ne manque pas de convives, je me rendrai moi-même chez lui. Taïaut ! holà ! »

Il donna un coup d’éperon à sa monture, mais à peu de distance, il s’arrêta de nouveau pour leur crier :

« Attention ! si vous tenez à la vie, ainsi qu’à celle de votre père, pas un mot ! »

Et, galopant à travers la prairie, il poursuivit sa folle chasse, dont le tumulte résonnait encore au loin.

Les enfants le suivirent longtemps des yeux. Enfin, Wilibald dit à Sa sœur :

« Tu n’aurais pas pu lui demander quel était le chemin qui conduit à la Ferme de la Forêt ?

– Ce monsieur n’a pas l’air d’aimer qu’on le questionne, répliqua Anna. Marchons toujours droit devant nous, à la grâce de Dieu, c’est encore ce qu’il nous reste de mieux à faire ! »

Aussitôt, à la grâce de Dieu, ils entrèrent dans le bois sans plus longue réflexion.

Mais l’obscurité était profonde, et elle le devint davantage à mesure qu’ils avançaient. Il ne leur fallut pas longtemps pour perdre complètement leur chemin, se heurtant sans cesse aux arbres et ne sachant plus dans quel sens il fallait marcher.

Dans ce moment de grande détresse, apparut soudain, virevoltant sur les vieux troncs d’arbres, une faible lueur qui disparaissait et brillait tour à tour. Wilibald sauta de joie, embrassa sa sœur, et se mit à appeler de toutes ses forces.

Une voix lui répondit distinctement et, peu après, une grande lumière brilla à un détour de la montagne et s’avança rapidement vers les enfants.

Wilibald et Anna crurent tout d’abord que c’était un homme avec une grande lanterne ; il leur sembla ensuite que c’était une botte de paille enflammée, mais enfin, lorsque le personnage fut à leur côté, ils virent un gros homme dont tout le corps brillait comme celui d’un ver luisant. Seul son large visage ne brillait pas, mais il était d’un rouge si vif qu’on aurait pu le croire également incandescent.

« Bonsoir, bonsoir, mes petits enfants, leur dit l’homme luisant, qui se tenait de l’autre côté d’un ruisseau qu’ils n’avaient pas encore remarqué. D’où venez-vous ? Où allez-vous ? que venez-vous faire ici ? »

Wilibald répéta une nouvelle fois son histoire, et pria ensuite son interlocuteur de les éclairer un peu, afin qu’ils puissent retrouver leur chemin jusque chez eux.

« Très volontiers ! très volontiers ! mes petits enfants, répondit le gros ver luisant, nous serons bientôt arrivés. Mais renoncez tout à fait à ce ridicule voyage à Reimersheim, il me contrarie ; et demain vous pourriez éprouver le même désagrément qu’aujourd’hui. Mais pour que votre père ne manque pas de convives, je me rendrai moi-même chez lui demain soir. »

Pendant qu’ils devisaient ainsi, l’homme luisant marchait d’un pas alerte, sans s’arrêter, précédant toujours les enfants ; et quoique cette étrange apparition leur eût inspiré d’abord un léger effroi, la bonhomie de l’inconnu ne tarda pas à les rassurer, et ils le suivirent de gaieté de cœur, surtout lorsqu’ils apprirent que la maison de leurs parents n’était plus très éloignée.

À peine avaient-ils fait une centaine de pas qu’ils sortirent de la forêt, et à leur grande joie ils reconnurent aussitôt la grande prairie qui s’étendait derrière leur maison.

« Allons, mes petits enfants, dit leur guide, maintenant vous n’avez plus besoin de moi. Bonne nuit ! Cependant, écoutez-moi bien, si vous tenez à la vie, ainsi qu’à celle de votre père, ne dites rien de ce qui vous est arrivé ! Annoncez simplement que les convives sont invités. »

Il rebroussa chemin, avant de rentrer dans le bois où il disparut, en quelques bonds bien sentis.

Wilibald et Anna s’acheminèrent rapidement vers leur maison ; en route ils convinrent cependant de garder le secret sur leurs aventures, du moins pour le moment. Anna ajouta que si elle se taisait, c’était bien à contrecœur, mais qu’il ne fallait pas plaisanter avec ces étranges habitants du bois.

Leur arrivée causa une grande joie dans la ferme. À la nuit tombante on s’était fait bien du souci, et au moment où ils entraient, leur père venait d’allumer la lanterne et de mettre son fusil en bandoulière pour partir à leur recherche.

De tous côtés on les accabla de questions, on leur demanda pourquoi et où ils s’étaient arrêtés si longtemps, ce que le bailli et le forestier en chef avaient répondu. Anna prit son père par la main et lui dit à voix basse :

« Je vous prie ce ne pas nous interroger davantage ; nous ne pourrions pas vous répondre. Plus tard vous saurez tout. »

Arnold regarda sa fille avec étonnement, mais son air était si suppliant qu’après lui avoir déposé en silence un baiser sur le front, il se tourna vers sa femme et lui dit :

« Nos enfants sont fatigués, ma chère Elsbeth. Envoie-les se coucher. Demain, j’espère, ils nous raconteront toute leur histoire. »

 

*

 

Le lendemain, Elsbeth, voyant qu’il ne pouvait en aller autrement, s’était mise à l’ouvrage de bonne heure. Elle s’affairait grandement pour que le repas d’adieu lui fît quelque honneur auprès des dignes convives.

Elle prépara des gâteaux de différentes sortes ; les quelques volailles qui restaient encore dans la basse-cour furent immolées sans pitié, et comme cela ne fut pas jugé suffisant pour la splendeur du repas, Arnold prit son fusil dans l’intention de procurer un rôti à la cuisine. Quant aux enfants, ils fouillèrent la maison de la cave au grenier, pour récupérer tout ce qui pouvait encore servir pour la fête.

Ces diverses occupations firent oublier à Elsbeth les questions qu’elle désirait poser aux enfants depuis la veille ; elle ne parla donc plus de Reimersheim, considérant comme certaine l’arrivée du bailli et du forestier en chef. La seule chose qui l’inquiétait, c’était l’absence prolongée de Gottwalt, le valet de ferme, qui, outre les nouvelles relatives aux cousins, aurait dû apporter de la ville des épices, des citrons et divers autres articles.

Wilibald et Anna, comme les enfants de leur âge, assistaient avec plaisir aux préparatifs de la fête, faisant de leur mieux pour donner un coup de main à leur mère chaque fois que c’était possible. Les battements de leur cœur s’accéléraient pourtant dès qu’ils pensaient à la soirée et au dénouement de toute cette aventure, et ils échangeaient fréquemment à la dérobée des regards entendus.

Plus les préparatifs avançaient et plus on se rapprochait inéluctablement de cette soirée aussi désirée que redoutée. La forêt jetait déjà de longues ombres sur la prairie, les sommets des montagnes lointaines brillaient d’un éclat violet ; dans la cuisine, le feu crépitait et flamboyait dans l’âtre depuis déjà deux heures. Arnold venait de descendre pour la seconde fois de la colline qui s’élevait derrière la maison, impatient de voir arriver ses convives qui tardaient à venir.

La prairie et la forêt étaient plongées dans une profonde obscurité. Des vapeurs grises couvraient la vallée au loin, et les sommets des montagnes ne jetaient plus qu’une lueur rougeâtre ; Elsbeth avait passé à trois reprises la tête par la fenêtre, assurant que le rôti serait carbonisé si les invités se faisaient encore attendre. Cependant, personne n’arrivait.

La nuit était maintenant complètement tombée. La servante avait dressé la table. Les plus petits des enfants réclamaient impatiemment leur souper. Arpentant la pièce d’un air contrarié, Arnold ordonna qu’on allume les chandelles. Elsbeth sortait tout juste de la cuisine pour interroger sérieusement Wilibald et sa sœur sur la manière dont ils s’étaient acquittés, la veille, de leur commission, et sur les réponses qu’ils avaient reçues du bailli et du forestier en chef, lorsqu’on entendit frapper doucement à la porte. Toc, toc, toc ! Wilibald et Anna se regardèrent avec inquiétude et leur cœur se mit à battre à tout rompre.

Quand Arnold eut dit : « Entrez ! » et qu’il eut pris la peine d’ouvrir lui-même la porte, on vit entrer un petit bonhomme avec une énorme tête que les deux enfants reconnurent aussitôt, malgré la ravissante perruque d’amiante dont il s’était affublé. Il portait en outre ce jour-là une redingote brune avec de grands boutons dorés ; quant à son gilet, c’était un véritable chef-d’œuvre : il était artistement tissé d’amiante et, au lieu de boutons, garni d’une double rangée de pierres précieuses.

Le petit homme salua amicalement Arnold et sa femme, et se présenta comme Monsieur le baron Métal, Inspecteur Général des Mines et des Forges ; il les pria d’excuser la liberté qu’il avait prise d’entrer chez eux sans façon : il s’était égaré dans les montagnes, la nuit l’avait surpris, il s’était réjoui de découvrir enfin une lumière et une habitation humaine et sollicitait une bienveillante hospitalité.

Arnold lui répondit qu’il était le bienvenu et l’invita, en attendant le souper, à s’asseoir sur un banc qui occupait un des côtés de la pièce.

À peine venait-il de s’installer, qu’on entendit de nouveau un faible : toc, toc, toc ! à la porte ; et lorsque Arnold eut dit : Entrez ! et qu’il eut pris la peine d’ouvrir lui-même la porte, on vit arriver une femme magnifique, drapée des pieds à la tête dans un voile aux plis nombreux.

Elle s’inclina avec beaucoup de politesse devant Arnold et Elsbeth, et s’annonça comme Madame de Londe qui, en se rendant aux eaux, avait eu le malheur de casser un essieu de sa voiture. Elle demanda la permission de demeurer chez eux jusqu’à ce qu’on eût sommairement réparé le dommage.

Arnold lui répondit qu’elle était la bienvenue, offrit ses services pour la réparation de la voiture cassée, et voyant qu’elle les refusait avec obstination, il l’engagea à prendre place sur le banc à côté de Monsieur le baron Métal, Inspecteur Général des Mines et des Forges.

Lorsqu’elle fut assise auprès du baron, après quelques politesses de la part de ce dernier, on entendit de nouveau à la porte un léger : toc, toc, toc. Arnold ayant dit : « Entrez ! », puis ouvert la porte avec un certain étonnement, il vit surgir devant lui, avec agilité et promptitude, un monsieur très mince et très fluet qui bondit devant eux avec force courbettes étranges. D’une toute petite voix, il leur demanda pardon d’être entré chez eux sans cérémonies. Il se présenta comme Monsieur Feufollet, professeur de botanique ; en herborisant, il s’était attardé dans les montagnes et, ayant encore un grand chemin à faire, il prenait la liberté de leur demander à se rafraîchir.

Là aussi, Wilibald et Anna reconnurent immédiatement cet ami de la veille, quoiqu’il se fût paré tout spécialement pour la fête. Il portait un habit lie-de-vin avec des boutons d’argent, un gilet bleu ciel et une culotte jaune soufre ; d’une main il tenait un long bâton, de l’autre un gros bouquet de différentes plantes marécageuses, qui ornaient également sa boutonnière ; un toupet, incroyablement embrouillé et tout en hauteur, s’élevait en pointe sur sa tête, semblable à une flamme.

Arnold ne put s’empêcher de sourire à la vue de cette figure bizarre ; cependant, il répondit au professeur qu’il était le bienvenu, l’engagea à s’asseoir à côté de Madame de Londe et de Monsieur l’Inspecteur Général des Mines et des Forges. Ensuite, il fit signe à sa femme de s’occuper de ces hôtes inattendus.

Monsieur le professeur n’avait pas encore pris place, Elsbeth n’avait pas encore quitté la pièce, que l’on entendit de nouveau frapper à la porte ; mais cette fois, les coups étaient très forts et très distincts : toc, toc, toc ! Lorsque Arnold eut dit : Entrez ! » et qu’en hochant légèrement la tête, il se fut dirigé vers la porte pour l’ouvrir, une profonde voix de basse lança un tonitruant : « Bonsoir ! » et l’on vit s’avancer un homme vigoureux, trapu et d’un aspect un peu sauvage. Il portait un justaucorps gris avec d’immenses parements en brocart d’or à l’ancienne mode ; il avait sur la tête une grande perruque à longs tire-bouchons, passablement défrisés, et un petit tricorne galonné. Wilibald et Anna reconnurent, non sans effroi, à sa voix de basse et à son long nez aquilin, monseigneur En-avant-marche ! de la veille, quoiqu’il ne portât pas sa couronne et son manteau.

Il salua Arnold d’un signe de tête protecteur, et s’annonça comme étant Monsieur Roi-des-Aulnes, général en retraite. En peu de mots, il exprima le désir de passer la nuit à la ferme.

Arnold, malgré l’étonnement toujours croissant que lui causaient ces nombreuses visites, répondit à ce nouveau convive qu’il était le bienvenu, et il l’engagea à s’asseoir à côté de Monsieur le professeur, de Madame de Londe et de Monsieur l’Inspecteur Général des Mines et des Forges.

Le général s’avança lentement vers le banc. Wilibald et Anna battirent en retraite pour ne pas gêner sa progression et cherchèrent refuge auprès de leur mère.

Mais à peine le nouveau convive se fut-il assis, que l’on entendit de nouveau à la porte, pour la cinquième fois : toc, toc, toc ! Lorsque Arnold, moitié riant et moitié impatienté, eut crié : « Entrez ! », la porte s’ouvrit en grand sur un homme de haute taille, portant un habit de chasse vert et un couteau à la ceinture ; ses cheveux noirs tombaient en désordre autour de son visage blafard.

Les enfants devinèrent que c’était le chasseur sauvage, et Wilibald se cacha derrière le poêle ; Elsbeth était pétrifiée de stupeur, bouche bée, les mains croisées sur la poitrine.

Le chasseur s’approcha d’Arnold, le salua sans détours et lui dit qu’il était le Grand Veneur von Hackelnberg, qu’il avait prévu le lendemain une grande chasse dans la forêt voisine, et qu’il le priait de lui accorder pour cette nuit l’hospitalité dans sa ferme, où sa suite devait le rejoindre au petit matin.

Arnold, après lui avoir souhaité la bienvenue, l’assura que toute la maison était à sa disposition, et il l’engagea à s’asseoir à côté de Monsieur le général, de Monsieur le professeur, de Madame de Londe et de Monsieur l’Inspecteur Général des Mines et des Forges.

Mais à peine eut-il prononcé ces paroles qu’on entendit à la porte, pour la sixième fois : toc, toc, toc ! Et avant qu’Arnold ait eu le temps de répondre : « Entrez ! » il s’introduisit dans la pièce un gros monsieur haletant, au visage large et rouge comme une braise, qui portait une longue redingote à l’anglaise. Il s’inclina très poliment devant Arnold et sa femme, et s’annonça comme Monsieur Fanal, Conseiller à la Chambre des Finances et Commissaire des Lanternes, qui, ayant entendu dire beaucoup de bien du fermier Arnold depuis longtemps déjà, désirait faire sa connaissance.

Arnold le remercia obligeamment de l’honneur qu’il lui faisait, et l’invita à prendre place à côté de Monsieur le Grand Veneur, de Monsieur le général, de Monsieur le professeur de botanique, de Madame de Londe et de Monsieur l’Inspecteur Général des Mines et des Forges.

Lorsque Arnold vit ces six personnages bizarres, assis les uns à côté des autres, raides et sans mouvement, à l’exception du professeur qui brandillait un peu les jambes, tous les yeux braqués fixement sur lui, les quatre visages du milieu, blêmes, presque cadavériques, le visage de l’aile droite et le nez de l’aile gauche scintillant en revanche comme des escarboucles à l’éclat surnaturel, il ne manqua pas de trouver cette société fort extraordinaire, et même vaguement inquiétante. Mais en homme qui a du savoir-vivre, il n’en laissa rien paraître et, s’adressant à eux, il leur dit :

« J’ai une prière à vous faire, noble dame et très dignes seigneurs ! Devant quitter demain cette maison et ce pays, je pensais donner aujourd’hui un repas d’adieu à mes amis. Contre toute attente et à mon grand étonnement, les convives invités ont manqué de parole. Daignez, je vous en prie, les remplacer et vous contenter du peu que nous avons à vous offrir. »

Alors, les six personnages s’inclinèrent en même temps devant lui ; l’Inspecteur Général des Mines et des Forges prit la parole et déclara, au nom de tous, qu’ils s’estimaient honorés d’être les convives d’un si brave homme, mais qu’ils espéraient qu’il séjournerait dans ce pays plus longtemps qu’il ne le disait.

Arnold se contenta de hausser les épaules, et Elsbeth courut aussitôt à la cuisine pour hâter le service ; elle était toujours pleine de stupeur, mais son cœur se réjouissait de ne pas avoir déployé en vain ses talents de cuisinière et de pâtissière.

Une fois le repas servi, la compagnie se mit à table. Les plus jeunes enfants, qui découvraient seulement maintenant les invités, parurent trouver grand plaisir à examiner ces figures bizarres, et leur mère fut obligée de réprimer plus d’une fois l’expression trop vive de leur joie.

Le reste de la société fut d’abord silencieux et réservé, comme cela se passe d’ordinaire entre gens qui se connaissent peu. Les convives surtout parlèrent peu et mangèrent encore moins ; au grand désappointement d’Elsbeth, ils touchèrent à peine aux mets, faisant seulement mine de manger. Mais lorsque le vin fut apporté, ils ne se firent pas longtemps prier pour en faire de copieuses libations, et comme Arnold veillait à ce que les verres ne restent jamais vides, le feu et la vie ne tardèrent pas à les ranimer. Ils commencèrent à converser : quelquefois avec leurs hôtes, mais le plus souvent entre eux. Alors ils paraissaient s’oublier et poursuivaient la conversation dans une langue si totalement étrangère et inconnue d’Arnold que celui-ci ne pouvait se rappeler avoir jamais entendu de toute sa vie pareil langage, si tant est que l’on pût nommer ainsi ce mélange de sifflements, de souffles, de chuintements et de claquements de langues.

Arnold et sa femme écoutaient ce charivari avec le plus grand étonnement ; quant aux enfants, ils ne purent retenir plus longtemps leurs éclats de rire.

Mais la véritable fête parut commencer seulement lorsque, à la fin du repas, Elsbeth plaça sur la table un immense bol de punch flambé. Les verres fumants se heurtaient avec fracas et se vidaient en un clin d’œil. Les étrangers burent à la santé de leur respectable hôte et de leur aimable hôtesse ; ils portèrent des toasts à sa longue possession de la ferme et, ce qu’Arnold ne comprit pas bien, à la continuation du bon voisinage. Aussitôt, leurs yeux se mirent à luire et à étinceler d’une façon singulière, à peu près comme ceux des chats dans l’obscurité. Les propos qu’ils échangeaient entre eux étaient de plus en plus animés. Fréquemment fusaient de grands éclats de rires qu’ils accompagnaient des gestes et des mouvements les plus saugrenus. Elsbeth lança un regard soucieux à son mari, qui se contenta de hocher la tête d’un air impuissant.

Juste à ce moment, Madame de Londe demanda à boire, et comme la servante tardait un peu à la servir, elle prit un bout de son voile, le pressa entre ses doigts et en fit couler dans son verre une eau pure et limpide.

Elsbeth ne savait trop que penser de ce phénomène qu’elle avait observé avec effroi ; dans son trouble, elle prit les mouchettes pour moucher le flambeau et l’éteignit. Avec beaucoup d’obligeance, Monsieur le Conseiller Fanal, son voisin, sortit promptement la main de sa longue manche et ralluma sur-le-champ la bougie du bout de son doigt.

Aux yeux d’Elsbeth, ce dernier trait passa les bornes de la plaisanterie. Ces hôtes inconnus lui inspirèrent soudain une grande frayeur et, reculant brusquement sa chaise, elle se leva, épouvantée. Arnold et les enfants l’imitèrent. Les convives, quant à eux, ne parurent pas remarquer leur effroi, ou du moins, ne s’en soucièrent pas ; ils redoublèrent au contraire leur vacarme, multiplièrent des grimaces de plus en plus hideuses et se conduisirent absolument comme s’ils eussent été seuls dans la pièce.

La pendule sonna minuit : à cette espèce de signal, le professeur Feufollet se leva brusquement, exécuta une culbute magistrale, et lança d’une voix claironnante :

« Musique ! musique ! mes bons amis, de la musique ! et dansons, maintenant ! »

Le Grand Veneur courut à la fenêtre, l’ouvrit avec force et s’écria à la manière des chasseurs :

« Taïaut ! taïaut ! »

Aussitôt, on entendit retentir des aboiements de chiens et des sonneries de cor ; les fenêtres s’ouvrirent brusquement, et chouettes et hiboux vinrent se percher dans ces ouvertures pour accompagner de leurs voix mélodieuses les virtuoses itinérants qui jouaient au-dehors.

Tous les convives se levèrent alors et la danse commença au son de cette musique infernale.

Dès cet instant, la danse devint de plus en plus effrénée et les danseurs de plus en plus exubérants.

En poussant des cris de joie, l’Inspecteur Général des Mines et des Forges lança sa perruque au plafond, où elle resta accrochée à un clou, au grand divertissement de la société. Le professeur Feufollet sautait lestement sur les tables, les bancs, les armoires ; et son corps tantôt s’allongeait outre mesure, tantôt se rétrécissait d’une manière extraordinaire. Pendant ce temps, le Conseiller Fanal déboutonna sa redingote, et ce fut un spectacle terrible que de le voir inonder à maintes reprises les danseurs d’une ardente pluie de feu. Ils parurent néanmoins goûter infiniment la plaisanterie, qui entraîna chez eux des transports de joie de plus en plus frénétiques. Ils se mirent à se poursuivre mutuellement à travers la salle. Au milieu de ces ébats, l’un d’eux prenait inopinément sa jambe à la main et en donnait de bons coups à ses camarades ; un autre ôtait sa propre tête et la jetait à la figure de son voisin, puis il la ramassait et la remettait tranquillement à sa place, comme il l’aurait fait d’un chapeau. Les chaises et les bancs furent renversés, les verres, les bouteilles et les assiettes, jetés par terre avec fracas. Elsbeth joignit les mains au-dessus de sa tête en signe de désespoir.

Arnold lui demanda d’emmener les enfants dans la pièce voisine, mais le général Roi-des-Aulnes accourut aussitôt vers eux en s’écriant :

« Laisser enfants ! moi emmener enfants ! enfants à moi ! »

Ce qui déclencha instantanément les pleurs et les cris des enfants qui se cachèrent derrière leur mère. Indigné, Arnold s’avança vers le croque-mitaine pour se plaindre de cette conduite indécente avec laquelle ils payaient son hospitalité. Mais le général ne lui répondit que : « Pchi ! pchi ! glap ! glap ! » [1] et il rejoignit sa société.

À ce moment précis, l’Inspecteur Général des Mines et des Forges vint à sauter par là ; Arnold, le considérant comme le plus raisonnable, s’adressa à lui pour le prier de réprimer un peu ce désordre, en lui faisant observer qu’ils étaient dans sa maison et non dans la leur. Le baron Métal lui fit une grimace exécrable, lui rétorquant pour toute réponse : « Crapapa ! froutch ! » [2], et il lui tourna le dos pour aller retrouver ses amis.

Cette compagnie extravagante virevoltait à une vitesse stupéfiante et toujours croissante. Ils éteignirent les flambeaux et la scène ne fut plus éclairée que par le corps incandescent du Conseiller de Chambre qui s’était entièrement débarrassé de sa redingote. Il faisait jaillir de tous ses membres de telles gerbes de feu qu’Arnold crut que sa maison allait bientôt être la proie des flammes.

Pour finir, les chanteurs installés aux fenêtres se mêlèrent à la fête. Les musiciens du dehors eux-mêmes parurent aussi vouloir y prendre part ; en effet, les aboiements des chiens et les sons de cor ne tardèrent pas à retentir au beau milieu de la pièce, dans un tintamarre à vous déchirer les oreilles. Le Grand Veneur aiguillonnait sans relâche sa chasse Furieuse avec de fréquents « Taïaut ! » et au milieu de ce tumulte s’élevait parfois la voix de basse du général Roi-des-Aulnes : « Enfants à moi ! moi emmener enfants ! enfants à moi ! »

Les protestations d’Arnold, qui n’avait pas encore renoncé à réprimer ces excès, se perdirent tout à fait dans ce sabbat infernal. D’un seul coup, la folle troupe l’entraîna dans cette sarabande endiablée et, malgré une vigoureuse résistance, Arnold fut bien contraint de suivre le rythme. Ballotté, tiraillé à droite et à gauche, il remercia Dieu lorsqu’il put enfin se réfugier, hors d’haleine, dans la pièce voisine avec les autres.

La famille était plongée dans la plus complète affliction. Les enfants pleuraient, Elsbeth, tremblante, se tordait les mains et la servante, agenouillée devant le lit, cachait sa tête sous les couvertures, pour ne rien voir ni entendre.

« Si nous avions tout raconté hier à notre père, dit en pleurant Wilibald à sa sœur, il n’aurait pas reçu aujourd’hui ces vilaines gens. »

Anna, qui avait observé silencieusement la scène pendant quelque temps, se leva tout à coup sans répondre et sortit prestement. Peu après, alors que le tapage des uns et la frayeur des autres étaient à leur comble, qu’Arnold lui-même avait la tête qui commençait à lui tourner et ne savait plus quoi faire, Anna se présenta subitement à la porte de la pièce où la folle chasse faisait rage. Dissimulant quelque chose sous son tablier, elle s’écria d’une voix forte :

 

            « Gardez-vous bien

            Du jour qui point !

            Car la danse alors prend fin ! »

 

et, déployant son tablier, elle laissa échapper le grand coq de la basse-cour qu’elle y avait caché. Après avoir battu des ailes, il alla aussitôt se percher sur l’armoire et se mit à chanter à tue-tête.

Aussitôt, le plus profond silence régna dans l’assemblée. Tous s’arrêtèrent et écoutèrent.

Le coq chanta une seconde fois. Alors, les chouettes et les hiboux s’enfuirent par les fenêtres ; les chasseurs invisibles les suivirent dans un tumulte effroyable. Sous l’emprise de la panique, le reste de la société courait çà et là dans la plus grande confusion.

Et le coq chanta pour la troisième fois. Alors, tout disparut, comme emporté par le vent. Anna se retrouva seule dans la pièce ; la lune lui souriait placidement à travers les fenêtres.

Arnold, qui avait tout vu depuis la pièce attenante, accourut pour embrasser sa fille, si courageuse et avisée. Les autres se risquèrent à leur tour hors de leur cachette. Arnold ordonna d’allumer les flambeaux. Lorsque ce fut fait, ils découvrirent avec stupéfaction trois grandes bourses posées sur la table et étiquetées de trois grands morceaux de papier. Sur le premier on lisait : « En reconnaissance de la cordiale hospitalité ! »

Sur le deuxième : « Pour une longue possession de la Ferme de la Forêt ! »

Enfin sur le troisième : « Pour que continue le bon voisinage ! »

Lorsque Arnold ouvrit les bourses, il les trouva remplies de bons vieux écus. Sur le plancher, on pouvait également apercevoir un grand nombre de pièces d’or qui, selon toute apparence, avaient été semées par l’homme luisant ; et sur les tables, sur les armoires, partout où avait sauté le professeur Feufollet, il y avait de gros tas de deniers d’argent.

La joie fut si grande qu’Anna resta fort longtemps sans s’apercevoir qu’elle portait à son cou un très beau collier de perles. Elle ne savait pas elle-même d’où il venait ; cependant, sa mère attribua, avec raison, ce cadeau à Madame de Londe.

C’est ainsi qu’Arnold redevint subitement un homme riche par la libéralité de ses étranges convives.

Il se hâta de payer ses dettes et de remonter son ménage. Bientôt il eut le bonheur de voir que tout croissait et prospérait entre ses mains, comme par le passé, et il coula avec les siens de longues années de paix et de félicité.

Le collier de perles s’est toujours conservé dans la famille, en souvenir de ce singulier repas. La perruque d’amiante de Monsieur l’Inspecteur Général des Mines et des Forges est restée suspendue au plafond, et vous pourrez l’y voir encore si vous vous rendez un jour à la Ferme de la Forêt.

 

 

Carl Wilhelm Salice CONTESSA,

Le repas d’adieu.

 

Traduction anonyme de 1831

revue par Élisabeth Willenz.

 

Recueilli dans L’épée et les serpents,

Terre de Brume, 2004

(version française du recueil

Kinder-Mährchen, 1816-1817).

 

 

 

 

 

 

 



[1] Ad libitum.

[2] Idem.

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net