C’est l’heure des labours

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Fernande CHOQUETTE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La lumière jaune et mauve des mois d’octobre inonde de son indéfinissable clarté douce les vagues des eaux et les branches des montagnes ; les feuilles qui passent dans le vent sont doublées de terra-cotta et les nuages ont des envers roses.

Les rayons qui d’habitude descendent « d’en haut » semblent maintenant provenir des choses d’en bas : c’est l’heure de la terre... Et croyez-moi, les spirales de vapeur qu’on voit monter du sol, s’élever au-dessus des bois, par ces crépuscules d’automne, ce n’est pas simplement le sillon qui fume... c’est la glèbe reconnaissante qui exhale vers le ciel son encens...

 

*   *   *

 

Mariette, la jeune fermière de chez nous, dont l’homme est là-bas, à la guerre, songe ce soir le front appuyé sur l’encadrement de la porte. Devant ses yeux très perdus, très ailleurs, la route « des Trente » retourne et s’en va au village. C’est à cet endroit que la piété des gens du pays a dressé une croix de bois – humble et grise – dont le Christ de plâtre, d’un grand geste très doux, étend infatigablement les bras...

Mariette est distraite, mais c’est bien sur la croix, cependant, que ses regards absents sont posés.

Qu’a-t-elle donc ce soir, qu’elle n’entend même pas Petit-Jean qui la tire par le coin de son tablier et demande sa soupe ?

Ce qu’elle a ?... C’est cette lettre venue « du front », abandonnée sur la table, qui l’a rendue tout chose ; – lettre arrivée quasi-ouverte, sale, où l’adresse est à peine déchiffrable tant les sceaux multiples des divers bureaux de postes l’ont maculée en route – et qui a été toutefois écrasée sur des lèvres tremblantes.

Petit-Jean tire encore bien souvent le tablier sans tirer sa mère de sa rêverie ; enfin, ses yeux lointains s’en reviennent, elle pose gravement la main sur la tête de l’enfant.

– « Mon pauvre Petit-Jean, je t’avais oublié. Viens nous allons lire la lettre de Papa. »

– « La lettre de guerre ? » s’écrie-t-il trottinant derrière sa maman et grimpant sur ses genoux dès qu’elle s’est assise.

La soupe continue à fumer sur le poêle parce que Petit-Jean ne sait plus qu’il a faim.

Dans la pièce on n’entend que la voix monotone de la mère qui lit lentement, lentement, afin que chaque mot – comme une prière – pénètre et demeure dans le cerveau de l’enfant.

La lettre raconte la dure vie des tranchées – les nuits de pluies humides et mauvaises, où chacun sommeille à demi et rêve de la bonne maison chaude du coin de la route – elle dit l’espoir des cœurs, le magnifique espoir de victoire dans lequel ils vivent tous : la foi dans la trouée libératrice à venir.

À chaque page, les mots reviennent, elle redit : « Après la victoire... Quand nous les aurons eus ces misérables « Boches » et que je serai de nouveau là-bas avec vous »... Pas une minute l’idée d’incertitude n’a traversé l’esprit de celui qui écrit ainsi au milieu du grand tapage des bombardements.

La lettre raconte encore la fin glorieuse des compagnons de tranchées, tout simplement, avec des mots naïfs, acceptant cette terrible attente de la blessure ou de la mort comme une chose entendue.

Puis la lettre s’informe de « la terre », toujours « la terre ». « Qu’a-t-elle donné d’avoine, de sarrasin, de blé ?... » et c’est de là précisément que vient la profonde tristesse de Mariette, elle recommande à plus d’un endroit : « Ne manquez pas surtout de faire labourer. »

Et personne jusqu’à présent n’est venu offrir son aide à la jeune femme et... le temps s’écoule ; la gelée viendra et il sera trop tard. Est-ce oubli ! est-ce insouciance de la part des voisins ?... Le clos n’est pas labouré.

Il faudra répondre à la lettre, raconter l’indifférence des gens d’ici à cet homme – tel un mineur conseillant la vie à ceux qui sont dans le soleil – qui s’inquiète du fond de sa tranchée : « Les labours, n’est-ce pas, Mariette ? » Ah ! non ma foi... c’est déjà assez angoissant que d’être là-bas sans que les chagrins ne lui viennent aussi de nous.

La lettre lue et relue, chacun des mots dans son esprit, la jeune femme pense. Mais elle est debout. Sa décision est prise ; et du moment que Petit-Jean a sa part de soupe, elle n’a plus qu’une idée : courir aux hangars.

 

 

 

Elle s’engage sur la route et avance difficilement...

 

 

Au dehors, il fait déjà sombre. De lourds nuages se sont repliés sur la terre et c’est à tâtons qu’elle s’enfonce dans la grange.

La charrue est là. Maladroitement Mariette l’empoigne par les mancherons, la tire péniblement et la traîne à travers les allées du jardin, sans se soucier des rosiers, des lilas séchés : elle la remorque toujours. Elle s’engage sur la route et avance difficilement jusqu’à la pente qui mène à la croix du rang. Elle monte, ouvre la barrière de bois et pousse la pauvre charrue au pied de la croix.

Versée sur le côté ; l’épaule allongée sur la terre ; soumise et rapetissée, c’est ainsi qu’elle attendra.

Tête nue, debout dans l’herbe glacée, Mariette parle.

– « J’ai tellement supplié, mon Dieu, et vous n’avez pas entendu ma voix, que j’ignore les mots qui sont à dire. Vous voyez ?

« L’homme qui était ici n’y est plus. Vous savez, Seigneur, où il est ? Il combat contre les gens qui ont brûlé vos chapelles, démantelé vos cathédrales et fusillé vos prêtres.

« S’il s’est enrôlé, vous le savez, mon Dieu, ce n’est pas pour le roi : c’est que des traités ont été déchirés et que la loi des hommes a été violée.

« Maître, celui qui, de sa charrue, traçait en nos champs des sillons nécessaires – droit comme lui – en creuse d’autres à cette heure, sur la terre de France, de l’éclat des shrapnells.

« Les charrues sont couchées, ce sont les canons qui veillent.

« Mais Vous savez toute chose, Seigneur.

« Puisque c’est vous qui l’avez voulu, faites qu’un autre reprenne ici sa tâche pour que la terre ne meure pas. »

Debout, les mains tendues, offrant au pied d’une croix ce fier instrument de laboureur, elle a l’air d’un symbole, la jeune femme. C’est toute l’âme paysanne de la race canadienne qui demande.

Jamais Mariette n’a senti aussi profondément sa tendresse pour la terre. Elle revoit les heureux automnes où son homme labourait si vaillamment dans les clairs matins... Comme elle fouillait superbement la terre, la bonne charrue !

Mariette, sa prière finie, sentit sur ses épaules le froid de l’heure. Elle attacha un long regard sur la croix, puis courut à la maison.

Petit-Jean dormait.

Le jour suivant, le même grand soleil de la veille se leva sur le versant de la montagne ; et Mariette vit du même regard la lumière scintiller sur le coq doré de la croix et sur le soc luisant de la charrue...

Mais on heurtait rudement la porte.

« C’est-il que vous n’avez que cette place pour serrer votre charrue, Mame Henri, où que vous comptez sur ceux « d’en haut » pour labourer votre domaine ? » s’écria gaillardement un vieux bonhomme qui entrait. « J’cré plutôt que c’est une invite à ceux d’en bas, moé. Ousqué « le Noir » que j’attelle ; j’vas vous labourer ça, moé. Avez-vous des nouvelles de votre homme ? »

Mariette, une flamme aux yeux : « Oui, père Mysaël, merci. Il se porte bien et dit bonjour à ses voisins. Les Prussiens tiennent toujours mais les « nôtres » tiendront encore plus longtemps. Venez que je vous amène « le Noir ». »

 

*   *   *

 

Quelque temps après, Mariette penchée sur la table, son papier à lettre posé sur le tapis de toile cirée, écrivait :

 

« Mon cher Henri,

« Au moment où je trace ces mots, le père Mysaël termine le cinquième sillon de la « pièce des sapins ». Il ne faudra donc pas te tracasser au sujet de ces labours qui seront bien faits, comme tu peux en juger, ni t’imaginer que j’ai eu de la misère à les faire faire. C’est le vieux Mysaël lui-même qui s’est offert sans que j’aie eu besoin de le lui demander.

« Petit-Jean me tient compagnie. Il devient plus sérieux de jour en jour. Hier je lui ai raconté une petite histoire que j’ai lue et qui me faisait penser à toi. C’est l’histoire de ces dictateurs romains qu’on allait quérir aux champs pour les investir de leur charge et qui, avant de mener leur armée à la gloire, essuyaient la sueur de leur front et secouaient la terre de leurs pieds.

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« Attends, je voulais encore te dire : si, là-bas, quand vous serez de l’autre côté du Rhin, il vous arrive de rencontrer sur votre chemin des croix de bois, tu sais ? comme les nôtres, avec des Christs en plâtre, ne les brisez pas... bien qu’elles soient prussiennes...

« Vois-tu, il faut bénir les croix des routes. Les Christs blancs, de leurs gestes de pardon, infiniment semblables, infiniment miséricordieux, protègent les hommes contre les balles................. et donnent les labours à la terre ! »...

 

 

 

Fernande CHOQUETTE,

Saint-Hilaire, P. Q.

 

Recueilli dans La croix du chemin,

premier concours littéraire de la Société

Saint-Jean-Baptiste de Montréal, 1923.

 

 

 

 

 

 

 

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