Frère Porphyre
par
Charles CANIVET
Il y a quelque chose aujourd’hui comme une trentaine d’années, un gaillard solide et haut en couleurs frappait à la porte du couvent de la Trappe.
Il pouvait être environ quatre heures de relevée, et la chaleur torride d’une belle journée d’août faisait fumer le sol et les champs voisins.
Le monotone bourdonnement des insectes remplissait l’air d’une musique interminable, toujours la même. On eût dit un archet invisible attaquant éternellement et faisant vibrer la même corde.
L’homme, un hercule de vingt-sept à trente ans, était en nage. Sans doute il venait de fournir une longue course, car sa blouse, de couleur bleue, était devenue toute noire aux épaules, et à travers l’entrebâillement, on apercevait la sueur coulant, à grosses gouttes, sur sa poitrine robuste et velue.
Malgré cela, il ne semblait point las, et de temps en temps il prenait le bas de sa blouse, pour essuyer son front ruisselant.
Au bout de quelques minutes, la tête d’un frère se montra derrière le guichet aux barres de fer entrecroisées. La tête rasée demanda à l’inconnu ce qu’il y avait pour son service. Celui-ci répondit tout simplement :
– Je voudrais parler au père abbé.
La tête, à ces paroles, eut une expression de surprise tout à fait caractéristique.
L’homme, sous son accoutrement, avait plutôt l’air d’un coureur de routes que d’un chrétien, et le frère, soupçonneux, le toisait, indécis de ce qu’il avait à faire.
La porte du couvent est ouverte atout le monde ; mais il n’est pas défendu cependant de prendre ses précautions.
C’est ainsi que pensa le frère portier, car il pria l’inconnu d’attendre, en face, à l’abri d’un grand chêne qui répandait sur la prairie l’ombre de son feuillage séculaire, ferma le guichet et disparut.
Quelques instants après, il revint, fit entrer l’homme, le guida à travers une foule de corridors nus, sans plus lui adresser la parole, d’après la règle qui commande le silence absolu dans l’intérieur du cloître, s’arrêta devant une porte, frappa discrètement ; sur une injonction venue de l’intérieur, ouvrit, s’effaça, les bras croisés sur la poitrine et la tête fortement inclinée et s’éloigna, sans que le bruit de ses sandales de crin éveillât le moindre écho dans les longs corridors.
L’homme, toujours ruisselant, malgré la grande fraîcheur qui tombait des murailles blanches du cloître, entra et se trouva en présence du père abbé, assis dans un fauteuil de bois, imposant avec sa longue et lourde barbe grise et qui l’arrêta net, en lui jetant d’un ton sec ces trois mots :
– Que voulez-vous ?
Mais l’inconnu n’avait pas froid aux yeux. Respectueusement, il s’excusa de sa démarche hardie et dit :
– Je voudrais entrer dans le couvent, me faire trappiste.
L’abbé ne s’étonna pas. Il en avait vu bien d’autres, et autrement rabougris, autrement défaits que celui qui se présentait là, dans sa solide carrure, fort comme un cheval de labour, les yeux clairs, quoique sans audace, taillé, en un mot, pour abattre de la besogne et pour faire sa partie dans le concert laborieux du couvent.
En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, le père abbé jaugea la valeur physique de la recrue et conclut mentalement à l’excellence de l’acquisition. Mais, prudemment, il fit des difficultés, formula des réticences et questionna. Ce fut tout un interrogatoire.
L’inconnu commença par tirer de sa poche une sorte de carnet d’aspect graisseux qu’il tendit au prieur. C’était un livret militaire, contenant les états de service d’un excellent soldat que le défaut d’instruction avait maintenu, pendant tout un congé, dans les rangs inférieurs, mais qui s’était battu comme un lion en Crimée, et s’était trouvé l’un des premiers à l’assaut de la tour Malakoff.
En tournant les feuillets noircis, l’abbé souriait agréablement. Le hasard n’envoie pas tous les jours de ces sujets d’élite qui sont l’honneur même, que la discipline militaire a déjà façonnés pour la rude et pénible vie du couvent, et qui promettent un travail bien plus actif que celui de tant de déclassés qui prennent la Trappe pour un lieu de refuge et finalement cherchent la clef de la porte pour s’en aller et rentrer dans le monde.
Le père abbé les connaissait, ceux-là, et, depuis qu’il gouvernait cette compagnie d’hommes, venus un peu de partout et quelquefois d’endroits douteux, il avait appris à lire couramment sur les physionomies.
Celle-ci lui plut, mais il ne se livra pas tout d’un coup, exposa la vie monotone et toujours dure du couvent, parla des vocations peu assises qui s’éteignent comme un feu de paille et qui jettent sur la Trappe une déconsidération fâcheuse.
En écoutant tout ce flux de paroles, l’autre avait un bon sourire presque ingénu.
Que lui importait à lui qui, en dehors de son temps de service, n’avait fait que rouler par monts et par vaux, toujours inquiet du pain du jour et de celui du lendemain ?
Au couvent, il savait qu’on ne meurt pas de faim. Du pain et des légumes, parfois des fruits, c’était bien plus qu’il n’en fallait à son estomac robuste, que l’ordinaire éternellement le même des casernes n’avait pas entamé. Et il pensait aux travaux des champs qui étaient sa joie et qui faisaient la juste réputation des trappistes, bien loin à la ronde.
Ce paysan ne se connaissait point de famille. Il avait vécu, lui-même ne savait plus trop comme, jusqu’au moment où il avait pu se louer, aux temps de la moisson, ou trouver dans les fermes quelques labeurs journaliers.
La conscription le surprit au milieu de cette quiétude, l’enleva pour sept années, et il revenait du service, peut-être pas plus sincèrement dévot qu’en partant, mais dans les ambulances cholériques de Varna, il avait solennellement promis de se faire trappiste s’il en réchappait, et il tenait son serment.
Il ne demandait qu’une grâce, c’était de garder la médaille militaire, qu’il avait si bien gagnée. Personne ne la verrait, il la coudrait en dedans de sa robe de bure, et de la sentir de temps en temps s’enfoncer dans la peau, cela lui donnerait du courage et de la persévérance.
En peu de temps, frère Porphyre – ce fut le nom qu’on lui donna – devint un modèle dans la communauté, dur au travail, l’été comme l’hiver, par neige comme par soleil, toujours réveillé aux premiers sons de la cloche, dans les nuits torrides et dans les nuits glacées, psalmodiant, à la chapelle, d’une voix pleine et timbrée, Laudes et Matines, impitoyable pour lui, serviable aux autres, un rude soldat dans la compagnie qui défrichait la lande, poussait la charrue, sarclait, cassait des pierres, taillait les magnifiques espaliers du jardin, gaulait les pommes et les jetait au pressoir.
Il portait aisément deux sacs de blé sur ses robustes épaules, et quand il se trouvait quelque besogne pénible à faire, il n’y avait qu’un moine pour l’accomplir, et ce moine, c’était frère Porphyre.
Cela marcha ainsi pendant quelques années ou plutôt une douzaine et demie de mois, quand le bruit se répandit, jusque dans la Trappe, que l’empereur partait pour l’Italie à la tête de l’armée, et qu’on allait prochainement en découdre avec les Autrichiens.
Dans ce temps-là, on ne se doutait pas de la bêtise que c’était. Aux yeux de frère Porphyre, Autrichiens et Russes, c’était tout un, et il commença d’avoir des inquiétudes dans les jambes.
Cependant, comme il avait le respect de la discipline, il demanda l’autorisation de partir, de reprendre du service, avec promesse formelle de retour, la campagne une fois terminée, s’il était encore de ce monde.
On la lui refusa tout net, en lui faisant entendre que de pareilles idées étaient criminelles, dans une maison de paix et de mortification religieuses.
Le lendemain, frère Porphyre avait repris la clef des champs. On ne sut quelle défroque il avait endossée, mais sur sa couchette on trouva sa robe de moine soigneusement roulée, au pied du lit, par terre les sabots encore pleins de paille, et, pendu à un large clou fiché dans le sapin du lambris, le lourd chapelet qu’il égrenait quotidiennement, avec componction, entre deux corvées.
Le soir même, à la chapelle, les frères récitèrent, à son intention, la prière des morts ; et une année après, jour pour jour, frère Porphyre frappait à la porte de la Trappe, revêtu d’un habit militaire qui en avait vu de dures, depuis le passage du Mont-Cenis jusqu’à Solférino, sans compter les étapes intermédiaires.
Il entra, fit pénitence, une pénitence longue et rude, sans se plaindre, sans un mot de reproche, et devint bientôt, comme par le passé, le modèle du couvent.
Cela dura jusqu’en 1870, lorsque la nouvelle de la surprise de Wissembourg franchit les murs de la Trappe.
Cette fois-là, frère Porphyre partit sans rien dire, gagna Cherbourg, où il se présenta dans les bureaux de l’intendance.
Comme il touchait à la quarantaine, malgré ses états de service et sa médaille militaire, on le trouva trop vieux.
Alors il prit ses cliques et ses claques et, quelques semaines plus tard, il était enrôlé dans une compagnie de francs-tireurs dont les survivants se souviennent peut-être encore de ce camarade à la tête rasée qui descendit tant d’Allemands, avec une sûreté de coup d’œil incomparable ; dans les engagements nombreux qui eurent lieu entre Rouen et Mantes, qui couchait où cela se trouvait, dans une grange ou sur la neige durcie, qu’on trouvait prêt pour toutes les corvées et qui, l’heure du repos venue, ne s’étendait jamais sans faire à haute voix sa prière, malgré les rires et les quolibets des loustics qui le singeaient et lui donnaient leur bénédiction, avec des gestes indécents.
Pendant cette longue et pénible campagne de partisans, frère Porphyre fut le héros anonyme de nombreux exploits. Il se sentait, suivant son expression, de la poudre dans les mollets, et risqua vingt fois la mort, non par témérité, mais pour accomplir des missions périlleuses que les chefs lui confiaient et dont nul ne se fût acquitté comme lui, dans ce terrible hiver où les chemins et les sentiers disparaissaient sous la neige et où le canon des fusils brûlait les doigts des malheureux soldats.
À la nouvelle de la capitulation de Paris, jugeant la guerre finie, frère Porphyre disparut.
Était-il tombé dans quelque embuscade ? Le froid terrible l’avait-il saisi, dans une de ces pointes audacieuses qu’il poussait au-delà des avant-postes et d’où il revenait, presque toujours, avec un casque à pointe, quelquefois deux, enfilés par les jugulaires au canon de sa carabine ?
Nul de ses camarades ne le sut.
Frère Porphyre avait tout simplement repris le chemin de la Trappe. Dans les premiers jours de février, vers le soir, tremblant de fièvre, presque épuisé, il tomba au seuil même du couvent, et ce fut d’une main défaillante et après de terribles efforts qu’il put saisir et laisser tomber le lourd marteau, et d’une voix presque éteinte qu’il murmura, à plusieurs reprises :
– Ouvrez, c’est moi, frère Porphyre !
On ouvrit, on le ranima, on apprit de sa bouche ce qu’il avait fait pour la France, pour la patrie, et des larmes coulaient sur les joues tannées de ces moines qui s’étaient battus à coups de prières, et qui, dans l’enceinte du monastère, oubliaient le silence exigé du cloître et jetaient des exclamations réitérées, sans avoir l’air de se douter qu’ils se damnaient.
Il fallut la présence du père abbé et son aspect sévère pour ramener l’assistance à l’observance de la règle, et le son de la cloche pour rappeler que l’heure des offices était arrivée.
Frère Porphyre endossa le froc et s’apprêta à suivre les moines, malgré l’état de faiblesse dans lequel il se trouvait. Un geste du prieur l’arrêta, et, le lendemain, il comparut devant le chapitre, qui se montra clément, mais sans faiblesse, en admettant, en faveur du récidiviste, des circonstances atténuantes.
Il y a deux ans que frère Porphyre est mort, comme un saint, sans avoir trouvé d’occasion nouvelle de déserter le couvent. Quand on le dépouilla de son froc de moine, pour lui appliquer sur la poitrine un large vésicatoire ordonné par le médecin, dans le but de combattre la pleurésie qui s’était abattue sur lui comme un coup de foudre, on aperçut, cousue à sa peau même, par le ruban jaune moiré avec sa bordure verte, décoloré par la sueur et par le temps, la médaille militaire dont l’empreinte restait marquée dans les chairs.
Il expira après quelques visions de batailles, répétant, dans son délire, quelques mots parmi lesquels : Vive la France ! Et le corps du soldat repose dans le cimetière du couvent, à l’ombre d’une de ces humbles croix blanches où sont inscrits, sans la moindre mention de regrets, les noms religieux de tous les désespérés anonymes que la foi, le dégoût ou les tempêtes de la vie ont poussés vers ce sombre asile du renoncement, du calme et du labeur.
Charles CANIVET, Contes de la mer et des grèves, 1889.