Outrage et punition

 

 

                     À M. Edmond Turquet, sous-secrétaire d’État

                                au Ministère des Beaux-Arts.

 

 

On était en hiver. Le froid était mordant ;

Le ciel, en manteau bleu, témoignait cependant

De son louable effort pour consoler la terre,

Et lui crier : « Courage ! » en ces jours de misère.

Et si le riche, assis en face d’un bon feu,

Des amitiés du ciel ne s’occupait que peu,

Le pauvre sentait, lui, devant l’âtre sans flamme,

Que le ciel était bleu pour réjouir son âme,

Et l’en remerciait ; comme le prisonnier

Sent que chante pour lui la fille du geôlier,

Et, du haut de sa tour, jette, avec véhémence,

À l’enfant un baiser pour sa douce romance.

 

À m’isoler, parfois, je trouve une saveur.

Contre un arbre adossé je me tenais rêveur :

Devant moi, le chemin... Aucun pas n’y résonne ;

Pas un oiseau sur l’arbre ; auprès, au loin : personne ;

Le silence partout... Silence du cercueil ;

Sur mes yeux s’abattit comme un crêpe de deuil ;

Je sentis un frisson pénible, sous mon chêne

Aux longs bras décharnés s’étendant vers la plaine ;

Et devant les buissons veufs du chant des oiseaux,

Et les bords désolés des limpides ruisseaux,

Et les champs sans faucheurs et les prés sans faneuses,

Et devant les sentiers vides de promeneuses,

Il passa dans ma tête un air d’enterrement :

Et, triste, je me mis à décrire un amant

Suivant au champ des morts celle qui lui fut chère,

Et s’affaissant inerte au bord du cimetière.

Et je me pénétrai si bien de mon sujet

Qu’un moment je me crus suivant dans son trajet

Le cercueil emportant la belle fiancée,

Dont je me crus l’amant. La poitrine oppressée,

La sueur sur le front, des larmes dans les yeux,

Je jette autour de moi des regards anxieux :

Je suis toujours au pied de mon antique chêne,

Sur le chemin toujours la bise se déchaîne,

Devant moi les buissons toujours restent sans voix ;

Le vide, le désert, c’est tout ce que je vois ;

De cercueil nulle part.

                                       Ramassant mon poème,

Tout grelottant de froid et riant en moi-même

De m’être un instant cru le héros malheureux

Qu’en un moment d’esprit attristé, langoureux,

J’avais imaginé, je regagne la route.

Le vent m’apporte un bruit sec, cadencé ; j’écoute :

C’est le pas d’un cheval. Soudain, dans la forêt,

Les naseaux écumants, l’animal apparaît.

Un jeune homme le monte. À la mise élégante

Du hardi cavalier, à l’allure fringante

Du rapide coursier, facilement on sent,

Chez l’homme, un châtelain, chez la bête, un pur-sang.

Le cavalier, corps droit sur l’arçon, haut la tête,

S’élance sur la route où moi, pauvre poète,

Tout à l’heure je vais passer à pied, sans bruit,

Tressaillant sous le vert, comme s’en va, la nuit,

Un timide amoureux rêver sous la fenêtre

De celle dont la grâce a troublé tout son être,

J’atteignais le chemin, il passa bruyamment.

 

À rebours du cheval s’avance lentement,

Pesamment, un vieillard ; sa chevelure est blanche,

Sous le poids d’un fardeau son pauvre corps se penche...

C’est un fagot qu’il porte : un fagot de bois mort.

Oh ! qu’il est donc brutal, l’impitoyable sort,

Quand de son fouet il chasse au bois l’octogénaire !

 

Le cheval, sous ses bonds, faisait voler la terre.

« Gare ! le petit vieux ! » cria le cavalier.

Et comme le vieillard mettait à se plier

An dur commandement du jeune personnage

La prudente lenteur que lui dictait son âge,

L’irascible dandy leva sur le vieillard

Sa cravache, et frappa. Je vis dans le regard

Du pauvre vieux briller une tremblante flamme :

Témoignage plaintif de sa souffrance d’âme.

Derrière lui, soudain, un cri, cri déchirant.

Il retourne la tête : à terre, et tout sanglant,

Gît le hautain jeune homme. À travers champs gambade,

Saute, fuit le cheval... rien ne fait barricade.

Au loin il disparaît.

                                    Le grand cœur du vieillard.

A parlé. Le bon vieux laisse aller au hasard

Son fagot sur la route, et de ses vingt années,

Suaves fleurs, hélas ! depuis longtemps fanées,

Retrouvant la vigueur, il va pour secourir

L’orgueilleux cavalier que Dieu vient de punir.

Je cours. Le paysan me montre sa chaumière ;

Tous deux on l’y transporte, et là, comme une mère,

Il le soigne.

                      « Merci ! » lui dit le châtelain ;

Et, quand il regagna la porte, dans sa main

Il veut mettre de l’or, mais la main se retire,

Et le vieillard répond avec un doux sourire :

« Vous ne me devez rien ! Vous m’aviez outragé,

Dieu vous en a puni ; je suis assez vengé.

Et sur mes cheveux blancs, – cette unique couronne

Du pauvre, – je l’atteste, enfant, je vous pardonne !

Allez ! et désormais, que votre front meurtri

Vous dise qu’un vieillard, pauvre arbre défleuri,

Mérite bien plutôt un salut qu’une injure.

Allez ! au nom de Dieu, mon fils, je vous adjure :

Quand vous verrez un pauvre, et surtout un vieillard,

De mépris n’emplissez jamais votre regard ;

Et ne levez jamais sur lui votre cravache,

Lui, ce pâle captif que le destin attache

Au boulet du malheur ; mais ouvrez votre main :

Laissez tomber de l’or.... et, sur votre chemin,

Riche, versant du baume au cœur qui souffre et saigne,

De la Fraternité vous ouvrirez le règne ! »

 

 

Raoul BONNERY.

 

Paru dans l’Académie des muses santones en 1879.

 

 

 

 

 

 

 

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