Les frères ennemis
par
Berthold AUERBACH
Dans la rue froide et inhabitée qu’on appelle le Kniebis, se trouve une petite maisonnette qui, sauf son écurie et une remise, n’a que trois fenêtres, en partie vitrées avec du papier. En haut, à la fenêtre du pignon, on voit suspendu un volet qui n’est retenu que par un gond, et qui menace de tomber à tout instant. Près de la maison est un petit jardin qui, malgré sa petitesse, est cependant encore partagé en deux parts par une haie d’épines. Dans la maison habitaient deux frères qui étaient déjà depuis quatorze ans dans une haine irréconciliable. Dans la maison comme dans le jardin, tout était partagé, depuis la chambre haute jusqu’à la petite cave. La trappe était ouverte, mais en bas chacun avait sa portion fermée par une barrière de lattes. À toutes les portes, les cadenas étaient scellés, comme si l’on redoutait continuellement des voleurs ; l’écurie appartenait à l’un et la remise à l’autre. On n’entendait pas un mot dans la maison, si ce n’était quand, par moment, l’un des deux frères se mettait à jurer tout haut.
Michel et Conrad, ainsi se nommaient les deux frères, étaient déjà bien âgés tous deux. Conrad avait perdu sa femme, et maintenant, il vivait ainsi pour lui seul ; quant à Michel, il ne s’était jamais marié.
Une grande caisse peinte en bleu, et servant au besoin de banc, était la première cause de la haine des deux frères.
Après la mort de leur mère, il fallut tout partager, car la sœur, mariée dans le village, avait déjà reçu sa dot. Conrad prétendait qu’il avait acheté la caisse de son propre argent, argent qu’il avait gagné comme cantonnier en cassant des pierres sur la route ; il l’avait seulement prêtée à sa mère. Michel prétendait, au contraire, que Conrad avait mangé le pain de sa mère et n’avait par conséquent pas de bien personnel. Après une lutte violente de l’un à l’autre, l’affaire fut portée devant le bourgmestre et même devant le tribunal, et il fut conclu que puisque les frères ne pouvaient pas se mettre d’accord, tout serait vendu dans la maison, y compris la caisse, et qu’ils partageraient le produit. La maison elle-même fut mise en vente, mais pas un acheteur ne s’étant trouvé là, les frères furent obligés de la conserver à la garde de Dieu.
Ils durent aussi racheter publiquement leurs effets de literie et autres. Cela faisait de la peine à Conrad, car il était plus impressionnable qu’on ne l’est d’ordinaire. Il y a bien des choses dans toutes les maisons qu’aucun étranger ne peut acheter à prix d’argent, elles sont bien plus précieuses qu’on ne pourrait les payer, car il s’y rattache des pensées et des souvenirs de la vie qui n’ont de prix pour nulle autre personne au monde.
Ces choses-là doivent paisiblement se transmettre de générations en générations, de cette manière leur valeur intime demeurera la même. Mais s’il faut les arracher des mains des autres et lutter à prix d’argent pour les avoir, elles perdent une grande partie de leur valeur ; elles ont été emportées pour leur valeur pécuniaire, et non pas silencieusement léguées comme une chose pour ainsi dire sacrée. C’étaient des pensées de cette nature qui faisaient souvent secouer la tête à Conrad, quand on lui adjugeait quelque meuble ; aussi, à la mise en vente du livre de prières de sa mère, lequel livre était recouvert de velours noir, et avait des charnières et des fermoirs en argent, tout son sang lui monta au visage quand il vit un fripier en peser l’argent dans sa main pour en estimer le poids. Il acheta ce livre d’heures pour un prix très élevé.
Enfin la caisse bleue arriva à son tour. Michel se mit à tousser tout haut et à regarder son frère avec un regard plein de défi. Il cria aussitôt une mise à prix. Conrad fit de suite une augmentation d’un florin, sans lever les yeux et en comptant les boutons de sa veste. Mais Michel cria une nouvelle enchère, tout en regardant hardiment autour de lui. Pas un étranger ne disait mot, et pas un des deux frères ne voulait céder à l’autre la pièce en litige. Chacun des deux se disait à part soi : – Bah ! tu n’auras que la moitié à payer, et là-dessus ils montaient, ils montaient toujours, tant qu’à la fin la caisse fut adjugée à Conrad pour 24 florins, c’est-à-dire pour plus de cinq fois sa valeur.
Alors seulement il leva pour la première fois les yeux, mais sa figure n’était plus la même. La raillerie et le dédain resplendissaient dans ses yeux brusquement ouverts, sur sa bouche béante, et sur tout le reste de sa figure. – Quand tu mourras, je te donnerai la caisse dans laquelle on te mettra, dit-il à Michel en frémissant de rage. C’étaient là les derniers mots qu’il lui avait adressés depuis quatorze ans.
Dans le village, l’histoire de la caisse fournit matière à toutes sortes de plaisanteries. Quand on rencontrait Conrad, on ne manquait pas de lui répéter combien Michel s’était comporté d’une manière infâme, et Conrad se mettait toujours un peu plus en fureur contre son frère.
Les deux frères étaient d’ailleurs de caractères différents ; chacun suivait donc une direction contraire.
Conrad avait une vache qu’il tenait avec celle de son voisin Christian, pour faire son labourage. Le reste du temps, il allait, pour quinze kreutzers par jour, casser les pierres sur la route. Conrad était aussi très myope, il marchait avec peu d’assurance, et quand il battait briquet, il mettait toujours l’amadou sous son nez, afin de savoir si elle brûlait. On l’appelait dans tout le village l’aveugle Conradlé ; le diminutif lé lui avait été donné parce qu’il était d’une taille courte et trapue.
Michel était tout le contraire, il avait une taille haute et maigre et marchait avec beaucoup d’assurance. Il portait toujours un beau costume de paysan, non parce qu’il était un paysan distingué, car il n’en était rien, mais parce que cela était utile pour son commerce. Michel faisait le commerce des vieux chevaux, et les gens ont beaucoup plus de confiance pour un cheval qu’ils ont acheté d’un homme habillé en paysan. Michel était de plus un mauvais maréchal-ferrant ; il vendit une partie de ses terres, pour s’adonner entièrement au commerce des chevaux, et avec cela il menait une vie de monsieur. C’était un personnage important dans tous les environs. À six, huit lieues à la ronde, en Wurtemberg, dans tout le pays de Sigmaringen et de Hechingcn, et jusque dans le duché de Bade, il connaissait l’état et le contingent des écuries, aussi bien qu’un grand homme d’État connaît la statistique des États étrangers et la position des cabinets, et de même que ceux-ci sondent l’opinion du peuple dans les journaux, Michel la sondait, lui, dans les auberges. Il avait aussi dans chaque endroit quelque vaurien en qualité de résident, avec lequel il tenait des conférences secrètes et qui, en cas de besoin, lui expédiait une estafette, ou partait lui-même, et pour lequel il ne dépensait qu’un bon pourboire, dans le sens littéral du mot. Mais il avait aussi des agents secrets qui poussaient les gens à révolutionner leurs écuries, de sorte qu’il avait presque toujours dans sa remise, qui lui servait d’écurie, un cheval de parade qu’il dressait pour une nouvelle expédition, pour la publicité, c’est-à-dire pour la vente sur la foire. Il lui teignait le poil sur les yeux, lui limait les dents, et lors même que la pauvre bête ne pouvait plus manger que du trèfle et se laissait avoir faim près de l’autre fourrage, cela l’inquiétait peu, car il s’en défaisait toujours à la foire prochaine.
Pour cela il avait ses rubriques ; il trouvait, par exemple, un compère qui feignait de vouloir faire avec lui un échange ; là-dessus ils faisaient tous deux un vacarme effroyable. Michel criait tout haut : – Non, je ne peux pas échanger, je n’ai ni foin ni place, et il faut que je vende à quelque prix que ce soit. Ou mieux que cela encore : il faisait, moyennant quelques kreutzers, tenir sa bête par quelque pauvre paysan, il la faisait courir devant lui et disait : – Si cette bête-là était chez un bon cultivateur, on pourrait en faire un cheval superbe. Les pieds sont excellents, les os sont parfaits, il n’y manque que de la viande et elle vaudrait alors ses vingt carlins d’or. Alors il amenait un acheteur, se retenait quelque chose en sous-main, et se faisait ainsi payer la peine de vendre son propre cheval. En général, Michel était ennemi des certificats légaux, qui doivent garantir que la bête n’a aucun défaut majeur. Il aimait mieux à cet égard vendre pour quelques florins de moins, plutôt que d’entrer dans ces sortes d’obligations. Aussi avait-il assez souvent des procès qui mangeaient le cheval et le profit, mais Michel trouvait dans cette vie errante et fainéante quelque chose de si captivant, et il recomptait toujours si bien ses marchés les uns dans les autres, qu’il lui était impossible de quitter son commerce. Sa maxime était : – Je ne quitte pas la foire avant qu’on se soit donné la main. – Pour lui, un marché devait être conclu sitôt que les parties se frappent dans les mains l’une de l’autre. Les marchands juifs lui étaient souvent très utiles sur les foires, et avec eux il se remettait à jouer sous la couverture.
Quand Michel à cheval s’en allait ainsi à la foire ou en revenait, et qu’il rencontrait Conrad cassant ses pierres sur la route, il contemplait alors son frère, d’un air moitié compatissant, moitié railleur, et pensait : – Ô pauvre diable, il te faut casser des pierres du matin au soir pour gagner quinze kreutzers, et moi en un moment, quand cela va bien, je gagne quinze florins.
Conrad, tout myope qu’il était, n’en remarquait pas moins cela, et tapait alors si fort sur ses pierres que les éclats en volaient de tous côtés.
Voyons maintenant lequel s’en tire le mieux, de Michel ou de Conrad.
Michel était un des plus aimables parleurs du village, car jour et nuit il avait toujours quelque chose à raconter, tant il savait de farces et de tours. Il connaissait aussi Dieu et le monde. Pour Dieu, il est vrai qu’il ne le connaissait pas beaucoup, quoiqu’il allât quelquefois à la messe, car à la campagne personne ne peut s’en éloigner tout à fait, mais il allait à la messe comme bien d’autres, sans y penser et sans pour cela en devenir meilleur.
Conrad avait aussi ses défauts, au nombre desquels étaient surtout sa haine contre son frère et la manière dont il la manifestait. Quand on lui demandait : – Comment cela te va-t-il avec Michel ? Il répondait toujours : – Ça va comme cela, et là-dessus il faisait avec ses deux mains sous le menton comme s’il serrait un nœud et en même temps il tirait la langue. Il est facile de deviner ce qu’il voulait dire par là.
Naturellement, les gens n’épargnaient pas beaucoup cette question, et c’était toujours un immense éclat de rire, quand Conrad redisait son opiniâtre réponse.
Du reste, les gens attiraient ainsi cette haine des deux frères moins par méchanceté que par plaisanterie. Quant à Michel, il ne faisait que lever les épaules avec mépris quand on lui parlait du pauvre diable.
Les deux frères ne restaient jamais dans la même chambre ; – quand ils se rencontraient, soit à l’auberge, soit chez leur sœur, l’un d’eux sortait à l’instant même.
Personne ne pensait plus à les réconcilier, et quand deux personnes étaient en grande inimitié, on disait, par manière de proverbe : – Ils vivent comme Conrad et Michel.
À la maison ils ne disaient pas le mot, et même quand ils se rencontraient, ils ne se regardaient pas. Cependant, sitôt que l’un s’apercevait que l’autre était malade au lit, il allait, malgré la distance, jusque chez leur sœur, qui demeurait dans la rue des Grenouilles, et lui disait : – Viens là-haut, je crois qu’il n’est pas bien, et là-dessus il se mettait à travailler doucement et sans bruit, pour ne pas fatiguer son frère.
Mais au dehors de la maison et au milieu du monde, ils vivaient dans la même inimitié, et personne ne s’imaginait qu’une étincelle d’affection fût encore en eux.
Cela durait depuis quatorze ans. Michel avait tant fait de commerce que l’argent provenant de la vente de ses deux champs s’était à la fin fondu dans ses doigts, sans qu’il sût comment. Conrad, au contraire, avait acheté un nouveau champ d’un émigrant, et l’avait déjà presque tout payé. Michel ne s’employait plus guère alors qu’à aider les autres gens dans leurs marchés, et il espérait, par l’acquisition d’un nouveau champ, pouvoir se remettre à flot et reprendre le commerce pour son compte.
– Et il arriva un nouveau roi en Égypte. – Les gens du ullage purent jusqu’à un certain point s’appliquer ce verset du deuxième livre de Moïse, ch. 1, verset 8. Le vieux curé était mort. C’était un bon homme, mais il laissait aller les choses comme elles voulaient. Le nouveau curé qui était venu dans le village était un jeune homme plein de zèle, qui voulait tout mettre en ordre et qui y réussit pour bien des choses.
Un dimanche après vêpres, les gens du village étaient assis ensemble sur les bois de charpente qu’on employait à construire la nouvelle maison des pompes, près de la fontaine de la maison commune. Michel était aussi parmi eux. Il était assis tout courbé, et s’amusait à machiller un brin de paille. En ce moment, Péter, le petit garçon de Jean Schacker, âgé de cinq ans, vint à passer. Quelqu’un dit à cet enfant : – Tiens, Péter, voilà des noix pour toi, si tu contrefais Conrad ; comment fait-il, Conrad ? L’enfant fit signe que non, et voulait passer outre, car il était intelligent et craignait d’irriter Michel, mais on le retint, et on le contraignit à contrefaire le serrement du nœud, et à tirer la langue ; ce qui fit partir un éclat de rire que l’on entendit à travers la moitié du village. Quand le bambin voulut réclamer les noix, il se trouva que le prometteur n’en avait pas, et les éclats de rire recommencèrent de plus belle quand on vit Péter donner des coups de pieds à celui qui venait de le tromper.
Pendant ce temps-là, le nouveau pasteur était arrivé au bas de la petite colline qui est vers la maison commune, il s’était arrêté et avait vu tout ce qui s’était passé. – À l’instant où l’enfant allait être battu pour ses exigences, le curé arriva et le leur arracha d’entre les mains. Tous les paysans se levèrent aussitôt et mirent bas leurs bonnets. Le curé pria le sacristain, qui avait su toute l’affaire, de l’accompagner, et, tout en cheminant, il se fit raconter comment les choses s’étaient passées. Il apprit alors l’inimitié des deux frères et tout ce que nous avons rapporté jusqu’ici. Le samedi suivant, pendant que Conrad cassait des pierres au milieu du village, on vint l’inviter à se rendre chez le curé, le lendemain matin, après la messe. Il ouvrit de grands yeux étonnés, laissa tomber sa pipe, et pendant presque deux minutes la pierre resta intacte sous son pied, auquel une planche servait de semelle ; il ne pouvait s’imaginer ce qu’il y avait à la cure, et il eût beaucoup mieux aimé y aller tout de suite.
Michel reçut l’invitation pendant qu’il cirait à un vieux cheval ses bottes des dimanches, c’est-à-dire qu’il lui nettoyait les pieds ; il sifflait alors l’air d’une chanson grivoise, mais il s’arrêta au milieu, présumant bien ce qui devait arriver le lendemain. Il était tout joyeux d’avoir à faire un contre-sermon des plus salés, et il en murmura déjà à part lui deux ou trois passages.
Le dimanche matin, le curé prit pour texte de son sermon ce verset du psaume 133 : – Oh ! que c’est une chose bonne, et que c’est une chose agréable que les frères s’entretiennent, qu’ils s’entretiennent, dis-je, ensemble. Il démontra combien tout bonheur et toute joie sur la terre étaient diminués et anéantis, quand nous n’en jouissons pas en société de ceux qui ont dormi aussi bien que nous sur le même cœur maternel. Il démontra que des parents ne pourraient être heureux ici-bas, ni se trouver bien un jour dans le ciel, quand la haine, la jalousie et la méchanceté divisaient leurs enfants. Il cita l’exemple de Caïn et d’Abel, et fit voir comment le fratricide avait été le premier fruit empoisonné du péché originel. Le curé dit tout cela, et encore bien d’autres choses, d’une voix tonnante qui faisait dire aux paysans : il va faire dégringoler la voûte ; mais il est souvent presque encore plus facile de faire tomber une voûte que de trouver accès dans le cœur de gens qui se détestent. Barbe pleurait à chaudes larmes sur l’opiniâtreté de ses frères, et bien que le curé répétât à tout propos qu’il ne désignait ni celui-ci, ni celui-là, que chacun devait mettre sa main sur son cœur et se demander s’il y entretenait un véritable amour pour ses parents ; – tout le monde ne s’en disait pas moins : – Il parle pour Michel et Conrad, voilà qui est dit tout exprès pour eux.
Les deux frères étaient debout, peu éloignés l’un de l’autre. Michel mordillait son bonnet qu’il tenait entre les dents, Conrad écoutait, la bouche ouverte. Leurs yeux étant venus, un moment après, à se rencontrer, le bonnet de Michel s’échappa de sa main ; il se baissa vite, afin de cacher son émotion.
Le chant vint servir de douce et pacifiante conclusion, mais avant qu’il fût terminé, Michel sortit de l’église et alla attendre devant la porte de la cure. Elle était encore fermée, il entra dans le jardin. Là il resta longtemps à contempler près du rucher la diligente activité des abeilles qui, comme le dit Hébel :
Ignorent qu’un dimanche on doit se reposer,
et il pensa : – Toi non plus, tu n’as pas de dimanche dans ton commerce, car tu n’as pas de vrais jours ouvriers ; puis il se dit : – Combien de centaines de sœurs habitent pourtant ensemble dans une seule ruche, et toutes travaillent comme les vieilles ; mais il ne resta pas longtemps à entretenir cette idée, et il résolut de ne pas se laisser mettre la bride par le curé, et quand ses yeux se reportèrent sur le cimetière, les dernières paroles de Conrad revinrent à sa mémoire et ses poings se crispèrent.
À la cure, Michel trouva déjà le curé en ardente conversation avec Conrad ; le curé se leva, il semblait n’avoir plus attendu l’arrivant. Il offrit une chaise à Michel, mais celui-ci répondit en montrant son frère :
– Monsieur le curé, tout respect devant vous, mais je ne m’assieds plus où celui-ci se trouve. Monsieur le curé, il n’y a pas longtemps que vous êtes dans le village, vous ne savez pas quel imposteur c’est que ce sournois qui fait le petit saint ; mais il en a de la méchanceté gros comme le poing derrière les oreilles. Tous les enfants le contrefont, et il répéta alors la grimace qui nous est suffisamment connue, puis continua en grinçant des dents de fureur : – Monsieur le curé, c’est lui qui est la cause de mon malheur, c’est lui qui m’a ôté la paix à la maison, et je me suis donné au diable en me donnant à mon commerce de chevaux ; tu me l’as prédit, toi, dit-il en courant sur son frère, que je me pendrais avec un licou de cheval, mais il faudra bien que tu y passes le premier.
Le curé laissa tempêter les deux frères et n’intervint que pour empêcher les voies de fait. Il savait fort bien que l’affection finirait par avoir le dessus, aussitôt que la colère, si longtemps retenue, aurait eu son cours. Cependant il se trompait encore en partie.
À la fin les deux frères se trouvèrent assis, sans dire le mot, mais la respiration haletante ; ni l’un ni l’autre ne bougeait. Alors le curé se mit à parler avec des paroles douces d’abord, pénétrant les replis les plus cachés du cœur ; ça ne servait à rien ; les deux frères continuaient à regarder la terre. Le curé commença alors à leur décrire les douleurs de leurs parents dans l’autre monde ; Conrad soupira, mais ne leva pas les yeux. Le curé rassembla alors toutes ses forces, sa voix retentissait comme celle d’un prophète vengeur ; il leur peignit comment, après leur mort, ils arriveraient devant le tribunal du Seigneur, et comment alors le Dieu leur crierait : – Malheur ! malheur ! malheur ! vous avez conservé pendant toute votre vie votre cœur plein de haine, vous avez repoussé tous deux la main de votre frère, allez donc ensemble souffrir éternellement.
Tout était silencieux. Conrad essuyait ses larmes avec la manche de son habit ; il se leva alors et dit : – Michel !
Michel n’avait pas entendu ce son de voix depuis tant d’années, qu’il regarda tout à coup. Conrad s’approcha davantage et dit : – Michel, pardonne ! Les deux frères se serrèrent fortement la main, pendant que le curé les bénissait.
Tout le village ouvrit de grands yeux et se réjouit, quand on vit Michel et Conrad descendre, en se donnant la main, la petite montée près de la maison commune.
Ils se tinrent ainsi par la main jusqu’à la maison, comme pour regagner tout le temps perdu. Une fois rentrés, ils arrachèrent aussitôt tous les cadenas, puis allèrent au jardin arracher aussi la haie, qui réellement tenait la place de bien des choses ; ce signe de division devait disparaître.
Alors ils allèrent chez leur sœur et dînèrent côte à côte à la même table.
Après midi, les deux frères se trouvèrent aussi à vêpres l’un à côté de l’autre, tenant chacun d’une main le livre de prières de leur mère.
À partir de ce jour, leur vie redevint des plus intimes et ne forma plus qu’une existence.
Berthold AUERBACH, Scènes villageoises de la Forêt-Noire, 1853.