L’esprit et la chair
Oh ! sentir son esprit planer dans l’étendue,
Voir la vie aux lueurs d’un magique flambeau,
Et sourire à la voix vaguement entendue
Qui vous dit les secrets d’un avenir plus beau ;
Avoir au fond du cœur des espoirs ineffables,
Désirer ne jamais sortir du droit chemin,
Aimer les bons, les purs, les natures affables,
Tous ceux dont sans rougir on peut serrer la main ;
Pleurer quand on a fait une action mauvaise,
Mais lorsque d’un brutal désir on est vainqueur,
Sentir par tout son être un tressaillement d’aise
Rassérénant le front et réchauffant le cœur ;
Se dire qu’il est mal d’écouter sa colère
Et d’obéir à tous ses fougueux appétits ;
Être, sans rechercher la faveur populaire,
Fier avec les puissants, doux avec les petits ;
Pour tous les maux avoir une douce parole,
Croire au règne futur de la fraternité,
Éclairer l’ignorance, envier l’auréole
Qu’ont au front les penseurs chers à l’humanité,
Et, cependant, livrer son corps à la matière ;
À ce contact impur ternir son idéal ;
Comme un lâche qu’on est, passer sa vie entière
À désirer le bien tout en faisant le mal !
Être saisi par lui comme par une serre
De vautour, qui rencontre une proie et l’étreint,
Et ne pouvoir trouver la force nécessaire
Pour briser d’un seul coup cette griffe d’airain ;
Hélas ! sentir au fond de soi palpiter l’ange
Qui veut se faire libre et prendre son essor,
Mais avoir les deux pieds retenus dans la fange...
Mon Dieu ! que de rêveurs ont ce malheureux sort !
Louis TOGNETTI.
Paru dans l’Académie des muses santones en 1879.