L’immortalité de l’âme

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Joseph ROCHER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Joseph Rocher naquit à la Côte-Saint-Audré (Isère), le 7 juillet 1794.

Son père était un industriel renommé ; il avait élevé à Bonne vaux, près de sa petite ville, une verrerie dont les produits étaient fort appréciés, et créé, à la Côte-Saint-André même, une fabrique de liqueurs dont l’importance et la réputation n’ont cessé de s’accroître.

Sa mère, très belle personne, était une demoiselle Bérenger, originaire de Valence, issue d’une famille que plusieurs membres ont illustrée, sous le nom de Bérenger (de la Drôme) dans la magistrature, au Parlement et dans les lettres.

Joseph Rocher, après des études brillantes, prit en 1812 son grade de bachelier en droit, à Grenoble. Il vint à Paris où il se lia avec les célébrités littéraires et artistiques de l’époque.

Cédant aux instances paternelles, après avoir refusé le poste de substitut à Valence, en 1821, il accepta, en 1823, le poste de juge à Melun. Il n’y fit que passer. La même année, il était nommé conseiller à la Cour royale de Grenoble et appelé à la présidence des Assises. Nommé en 1829 conseiller à la Cour royale de Lyon, M. Courvoisier vint l’y chercher pour en faire le secrétaire général de la Justice, le 8 août 1829.

Démissionnaire quelques mois avant les Ordonnances, il fut, nommé malgré son jeune âge, conseiller à la Cour de cassation.

En 1848, à la création de la Haute-Cour de justice, il en fit partie comme membre et puis comme président.

En 1852, lors de la formation du Conseil supérieur de l’Instruction publique, il en fut nommé membre pour l’année 1853.

Quelque temps après, il prit sa retraite pour raison de santé et vint se reposer à la Côte-Saint-André. Élu membre du conseil général, il fut, sur les instances de M. Rouland, envoyé à Toulouse le 28 septembre 1856 en qualité de recteur de l’Académie. Il remplit ces fonctions jusqu’au mois de septembre 1863 et mourut à Lyon le 29 janvier 1864.

(Note communiquée par M. Victor Colomb)

 

 

Ainsi que je le dis dans mon livre sur Lamartine, la pièce de l’Immortalité que nous publions ci-dessous avait fait de très bonne heure une véritable réputation à Joseph Rocher. Lamartine en parle avec enthousiasme, bien qu’elle n’ait obtenu en 1821, à l’Académie des Jeux-Floraux, qu’une mention honorable. Une note écrite d’une autre main que celle de Rocher, sur l’exemplaire du Recueil de cette Académie conservé par la famille du lauréat, dit qu’il composa ce poème à l’âge de 17 ans. C’est une assez bonne Méditation, et je ne serais pas surpris qu’elle ait inspiré celle de Lamartine qui porte ce titre. On peut dire qu’elle est inédite, puisqu’elle ne figure même pas dans le Recueil des Jeux Floraux de l’année 1821 et que Joseph Rocher ne la publia jamais, non plus d’ailleurs que ses autres poésies dont il ne reste presque rien.

 

Léon Séché.

 

 

 

 

         L’IMMORTALITÉ DE L’ÂME

 

                                   POÈME

 

Je chante sur un luth, ami de la souffrance,

Des cœurs infortunés la plus chère espérance,

Une nouvelle vie, un avenir nouveau,

Dont la clarté nous luit sur le seuil du tombeau,

Jour qui n’a point de nuit et n’a point eu d’aurore,

Jour terrible au méchant et que le juste implore.

Puisse ma voix fertile en sons mélodieux,

Aux enfants de la terre, attendus dans les cieux,

Rappelant cette fin promise à nos misères,

Consoler de l’exil les douleurs passagères !...

Et que le crime abaisse un front épouvanté

À ce nom menaçant de l’Immortalité !

De mes ans les plus beaux, ô compagne chérie,

Toi qui, pour habiter la céleste patrie,

As laissé sur la terre, en ton jeune printemps,

Celui qui fut l’ami de tes jours innocents,

Ma sœur !... je ne vois plus ta bouche me sourire,

Et ton regard si doux encourager ma lyre ;

Du moins de ces hauteurs où te cherchent mes yeux,

Anime de ton souffle un chant religieux !

Cher ange ! que du sein des voûtes éthérées,

S’élance un pur rayon de ces flammes sacrées

Dont la main du Très-Haut ceignit ton front vainqueur,

Et que ce feu divin descende dans mon cœur !...

L’homme aspire au bonheur ; cet instinct fait éclore

Les désirs impuissants dont le feu nous dévore.

Et qui toujours trompés, et renaissant toujours,

Sans contenter la vie, en remplissent le cours ;

Dans toutes les saisons leur essaim multiplie

De nos illusions la changeante folie :

Aux jours de ce printemps qui n’a point de retour,

À mes yeux se déploie un avenir d’amour,

Quand la beauté naïve et de grâce parée

Maîtrise en souriant ma raison égarée.

Trop court enchantement ! qu’infidèle à mes vœux

Des fleurs qui m’enlaçaient sa main rompe les nœuds,

La douleur sur ma tête étend son voile sombre ;

Je répète en mon deuil : le bonheur n’est qu’une ombre ‘. 

Mais l’espoir me rassure, et d’un nouvel essor,

Il vole devant moi pour me séduire encor !

Suivrai-je l’homme errant de chimère en chimère,

Et ses désirs menteurs fécondant sa misère ?

Jaloux de conquérir un métal corrupteur,

Voyez l’un enrichir d’un avare labeur

Le coffre insatiable où dorment ses richesses ;

Les autres, dans les cours, prodigues de bassesses,

D’une orgueilleuse main sollicitent des fers ;

Et tous brisant leur nef à mille écueils divers,

Attendre au sein des flots, battu par la tempête,

Qu’un astre favorable éclate sur leurs têtes !...

Abordons ce vieillard que la mort va frapper :

« Tu pleures, l’espérance est prête à t’échapper,

« (Dites-vous) que je plains ta douleur gémissante !

« Mes pleurs n’ont rien d’amer, et mon âme est contente

« Que ce jour soit béni qui termine les jours !

« J’ai d’un sol étranger parcouru les détours,

« Il est un air plus pur qu’il faut que je respire. »

Ainsi dit le vieillard, et quand sa voix expire,

Ô douce vision ! au-delà du tombeau,

Apparaît à ses yeux, dans un monde nouveau,

D’un soleil inconnu la lumière lointaine,

Que ton éclat dissipe, ô splendeur souveraine,

De la terre qui fuit les trompeuses clartés !

Élevant jusqu’à toi ses désirs indomptés,

L’homme cède au néant sa dépouille flétrie,

Et son dernier regard appelle sa patrie !...

Ainsi, jusqu’à cette heure, où nos fronts pâlissants

Succombent inclinés sous le fardeau des ans,

Sans atteindre au bonheur, ardent à le poursuivre,

Nous ne vivons jamais, nous aspirons à vivre !...

Cette soif des désirs qui d’un constant effort

Va tourmentant la vie et défiant la mort,

Voyons-la se répandre en des tableaux plus vastes,

Et des enfants du monde interrogeons les fastes !

Ces peuples écoulés dans l’éternelle nuit

Ont-ils goûté jamais le repos qui nous fuit :

Hélas ! dès que le monde a connu la lumière,

L’homme a connu les pleurs ; la hutte hospitalière,

La grotte des déserts, la cabane des champs,

La tente, abri du pâtre, en ses destins errants,

N’ont point donné la paix à leurs hôtes sauvages ;

Ainsi qu’un ciel brûlant voilé par les orages,

Souvent leurs cœurs, en proie à des vœux enflammés,

Dans de sombres douleurs ont langui consumés !

D’un âge fabuleux, né du luth poétique,

Qu’on ne m’oppose point le tableau fantastique !

Des riantes erreurs invoquant le secours,

L’imagination, amante des vieux jours,

Enfanta l’âge d’or, et d’une main féconde

Prodigua mille fleurs à ce printemps du monde.

Sans doute, s’ils avaient, ces aïeux des humains,

Ignoré les désirs ambitieux et vains,

Le Ciel eût d’un fil d’or tissu leur destinée

Mais l’innocent éclat d’une ère fortunée

Loin des bosquets d’Éden n’était plus fait pour eux ;

Enfants de l’Exilé, qui, dans ses jours heureux,

Emplit d’un pur nectar sa coupe enchanteresse.

Ils ressentaient la soif dont l’aiguillon nous presse,

Cette soif du bonheur qui ne peut s’étancher.

Lors, d’un calme insipide, il leur fallut chercher

Des biens dont la douceur pût apaiser leurs âmes,

Alors des passions allumèrent les flammes ;

La limite du champ fécondé par leurs mains,

N’arrêtant plus l’essor de leurs vœux incertains,

Chacun d’eux, par-delà son modeste héritage,

Croyait voir du bonheur la séduisante image :

Famille infortunée et que devaient unir

Une même origine, un commun avenir,

Un même sol trempé de leurs sueurs fertiles ;

Ils marchent au-devant des tempêtes civiles ;

Leurs désirs égarés se changent en fureur,

Et dans leur âme vide, une sanglante erreur,

Trompant de ces désirs l’inquiète souffrance,

Agrandit la carrière ouverte à l’espérance ;

Nous, leur postérité, ne les accusons pas ;

Le cri de l’homme, en proie au démon des combats,

Effroyable signal dans les champs du carnage,

Quels bords sont innocents ? Où le sang des humains

N’a-t-il point à grands flots ruisselé de leurs mains ?

Depuis qu’au front des cieux luit ta clarté profonde,

Ô soleil, as-tu vu se lever sur le monde

Des jouis vides d’orage, et que n’ait point troublés

Le formidable bruit des peuples ébranlés,

De la mort menaçante arborant la bannière ?

Je ne soulève point du sein de leur poussière

Ces conquérants armés de torches et de fers,

De leur ambition inondant l’univers,

Qui, ramenant vainqueur dans leurs fières murailles

Le char où triomphait la pompe des batailles,

Descendus au forum, vouaient aux factions

Leur glaive encor fumant du sang des nations ;

Pourquoi chercher ainsi dans le lointain des âges

Du feu qui brûle en nous les funèbres ravages ?

Ah ! si le souvenir de nos longues douleurs

N’arrêtait sous mes doigts mon luth mouillé de pleurs,

Je dirais ces désirs dont les ardeurs fatales

Ont du crime enfanté les lugubres annales ;

Mais je me sens glacer alors que j’aperçois

Du saint martyr, enfant de nos soixante rois,

Le trône se voiler de parricides ombres,

Et le bandeau sacré roulant dans les décombres,

Jours de nos jeunes ans dans les pleurs révolus,

Jours d’un deuil éternel, ne reviendrez-vous plus ?

Hélas ! lorsque je vois s’épaissir sur nos têtes

La sinistre nuée où dorment les tempêtes,

J’abaisse mes regards, et dis en soupirant :

La terre de l’exil est un sol dévorant...

Le trouble... et puis la mort ! voilà notre partage !

Et dans quelque sentier que l’erreur nous engage,

Notre cœur cherche en vain de détours en détours

Ce bonheur qu’il appelle, et qui le fuit toujours !

Pourquoi l’Être divin consumant notre vie,

D’une inquiète ardeur qui n’est point assouvie,

Refusant aux humains les douceurs de la paix

Alluma-t-il ce feu qui ne s’éteint jamais ?

Cette voix du bonheur qu’en notre âme il fit naître,

Serait-ce pour des biens qu’un jour voit disparaître ?

Non. Si la froide tombe où s’arrêtent nos pleurs,

Impose une barrière à nos courtes erreurs ;

Elle ne peut borner cette vaste espérance

Qui, dans l’éternité d’un vol hardi, s’élance !

Ah ! si l’homme, en ces lieux d’amertume et d’ennui,

Cherche un destin plus beau qui semble fait pour lui,

Il est un nouveau monde où notre âme immortelle

Goûtera sans mélange un bonheur digne d’elle !

Pressentiment sacré ! ton charme impérieux

M’avertit en secret que j’appartiens aux cieux !

Sans toi, l’homme abattu sous le poids de ses peines,

Esclave de la vie, en briserait les chaînes

Contre mes sens trompés déposant dans mon cœur.

Doux oracle, c’est toi qui, d’un accent vainqueur,

Me fais dire au plaisir, avant qu’il s’évapore :

Tu n’es pas le bonheur et c’est lui que j’implore !...

Oui, j’appartiens aux cieux ! ce généreux orgueil

N’ira point expirer dans la nuit du cercueil ;

Eh quoi ! sur cette terre où la voix du génie

Proclame du Très-Haut la splendeur infinie ;

Où d’une main savante il embrasse en son cours

Le flambeau créateur qui dispense les jours,

La mort attenterait à ma sublime essence,

Comme aux animaux vils, vassaux de ma puissance,

Le sage, orgueil du monde, espérance des vers,

Dans cette même tombe où le mortel pervers,

Contre un mépris vengeur trouverait un asile,

Verrait s’anéantir une vertu stérile ?

Et que fais-je ici-bas ? suis-je né pour la mort ?

Quelques jours de souffrance ont-ils rempli mon sort ?

Ô Dieu de l’univers, lorsque mon corps succombe,

Il n’est point d’autre paix... que la paix de la tombe !...

Quand ton souffle, vainqueur de l’éternel repos,

D’une abondante vie anima le chaos,

Et qu’attestant d’un Dieu la présence féconde,

Ce globe, où ta grandeur en merveilles abonde,

De mondes lumineux roulant environné,

Comme un royal palais à l’homme fut donné ;

Ô toi que nous prions sous le doux nom de père,

Pour éclairer nos maux créas-tu la lumière ?

Le mortel vertueux, au-devant du trépas,

S’avance d’un front calme, et ne soupçonne pas

Que tu donnas le jour au roi de la nature

Pour amuser tes yeux des tourments qu’il endure !

Et moi, quand la douleur a flétri mes beaux jours,

J’ai d’une voix tremblante invoqué ton secours ;

Le cri de l’infortune a-t-il pour toi des charmes ?

Est-ce un de tes plaisirs de voir couler nos larmes ?

Hélas ! je pleurais seul et n’espérais qu’en toi :

N’as-tu pas à mon cœur fait une douce loi

D’épancher dans ton sein ma douleur délaissée,

Et d’élever aux cieux ma superbe pensée ?...

C’est pour mieux m’avilir en trompant mon espoir ?

Digne et sublime emploi du souverain pouvoir !

M’avilir ?... Qu’ai-je dit ? Si ta rigueur m’opprime,

Si le roi des destins n’est que le Dieu du crime,

Ce tyran dont en vain je réclame l’appui,

M’a donc créé plus grand et plus noble que lui !

Loin du sol paternel l’innocence timide,

Contre un bras ravisseur implorant une égide,

Vient sous mon bouclier déposer son effroi.

Que ses persécuteurs paraissent devant moi !

Mon cœur a recueilli sa voix plaintive et tendre,

Et je triompherais s’il la fallait défendre ! —

Voilà, Dieu créateur, l’ouvrage de tes mains !

L’injustice t’élève au-dessus des humains

Sans doute ! et la vertu du faible est le partage...

Mais je sens que mon âme, à cet affreux langage,

Se soulève, indignée, et jette un cri d’horreur ;

Non. Dieu n’est pas cruel ! D’un sceau réprobateur

Il n’a pu sans pitié flétrir mon existence !

La haine appartient-elle à la toute-puissance !

Ce Dieu qui nous jeta sur un sol de douleurs,

Faibles et nus, mouillant la terre de nos pleurs,

A voulu que des cieux le sublime apanage

Fût acheté par l’homme au prix de son courage ;

Qu’un laurier, revêtu d’un immortel éclat,

Attendît ce vainqueur, au retour du combat,

Et qu’il sentît couler dans son âme ravie,

Après un long trépas, de longs torrents de vie !

Gloire au maître du monde ! il est puissant et doux !

Si le front du superbe appelle son courroux,

Du trône où resplendit sa couronne enflammée,

Le Roi des rois incline une oreille charmée,

Quand un cri pénitent, élancé vers les cieux,

Parmi les harpes d’or, aux sons mélodieux,

Éclate et réjouit les augustes portiques

Mieux qu’un chant d’innocence et de pieux cantiques !

Gloire donc à jamais au père des humains !

Si nous avons failli, tendons vers lui nos mains !

Disons-nous : ce grand Être est digne de sa gloire :

C’est le Dieu qui s’apaise, armé de la victoire !

 

 

 

Joseph ROCHER.

 

Paru dans les Annales romantiques en 1906.

 

 

 

 

 

 

 

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