Quelques mots adressés à beaucoup
Ô vous tous qui lancez l’anathème au poète,
Messieurs les esprits forts, tristes héros du jour,
Avez-vous comme lui de la nature en fête
Compris les mille voix qui chantent tour à tour
La gloire de celui qu’annonce le prophète !
Comme lui, savez-vous aimer, d’amour égal,
Le faible, le puissant, le bourreau, la victime,
Ceux qui cherchent le bien, ceux qui suivent le mal ?
Comme lui portez-vous en vos cœurs un abîme
Que rien ne peut combler si ce n’est l’idéal ?
Avez-vous comme lui senti vibrer vos âmes
Au récit chaleureux des grandes actions ?
Avez-vous comme lui de ces anges, les femmes,
Admiré les douceurs, et vos émotions
Furent-elles toujours pures comme des flammes !
Non !... familiers du vice, adorateurs du moi,
Vils acheteurs d’amour infame, sybarites
Dociles aux appels de l’égoïsme roi,
Fanatiques de l’or, des passions maudites,
Presque sans murmurer vous acceptez la loi.
Eh bien ! laissez au moins ce rêveur, que la Muse
Visite, chanter Dieu, l’amour et le devoir,
Pleurer secrètement sur ces frères qu’abuse
Un frénétique orgueil, et, transfiguré, voir
De l’avenir meilleur une ébauche confuse.
A. Gaston LA RUELLE.
Paru dans l’Académie des muses santones en 1879.