À l’école matérialiste contemporaine

 

 

                                I

 

– Il faut analyser l’hydrate d’acétyle

Pour prouver qu’un poète est un être inutile ;

La science infaillible avance à si grands pas,

Qu’aujourd’hui le chimiste, en son laboratoire,

Prouve d’une façon correcte et péremptoire

                Que Dieu n’existe pas.

 

Grâce aux travaux récents sur la propylamine,

La poésie est maigre, et va criant famine ;

On la voit qui s’épuise en un suprême effort.

Nous avons établi d’une façon très-sûre,

En maniant l’hydrure et le diméthylure,

                Que l’Idéal est mort.

 

Qu’est-ce donc qu’un poète ? Un sot mélancolique,

Un fat, pour qui l’acide hyotaurocholique

N’est qu’un terme infernal vomi par Béhémoth.

Va, poète innocent ! Gratte ta mandoline ;

Nous étudions, nous, la cyanétholine,

                Et l’âme est un vain mot. –

 

                                II

 

Tels sont les doux, accents qui viennent d’outre-Manche !

La conscience penche, et l’âme aussi. Dieu penché

Si l’on en croit Spencer, si l’on en croit Darwin.

Et la noire vapeur qui sort de leurs cornues

Pense aller obscurcir, jusqu’au-delà des nues,

                Le principe divin !

 

Attentifs, contemplant la fournaise allumée,

Dans les contorsions folles de la fumée,

Leur front diminué se brûle et se noircit.

Homme ! Dieu t’avait fait sublime, et ta pensée,

Sans qu’on sache pourquoi, devenue insensée,

                Souffre et se rétrécit.

 

Votre envahissement est d’un funèbre augure.

L’âme humaine, jadis, avait de l’envergure,

Et s’envolait, ainsi qu’un formidable oiseau.

Mais la taupe, aujourd’hui, pense supplanter l’aigle :

Tout s’assombrit, tout part, tout périt, tout se règle

                Par C2  H3  O !

 

Sur notre siècle impur l’école neuve pousse :

Ainsi, dans le fumier, dans la boue et la mousse,

Brusquement apparaît un hideux champignon.

– Mais il se trouvera des poètes, des hommes,

Des voix, pour protester dans la nuit où nous sommes,

                Et pour s’écrier : non !

 

                               III

 

Je comprends qu’on émette une nouvelle idée,

Comme Socrate en Grèce et Jésus en Judée,

Quand on a l’auréole et le rayon d’en haut

Mais qu’une soi-disant réforme utilitaire

Par le steamer prochain nous vienne d’Angleterre,

                Ce n’est pas ce qu’il faut !

 

Quoi donc ? Une réforme avec favoris jaunes !

Froide ! l’air compassé longue de plusieurs aunes !

Une réforme avec la lorgnette en sautoir,

Le traditionnel petit sac de voyage,

Le pantalon nankin, fait d’un gai quadrillage,

                Moitié blanc, moitié noir !

 

Non. Quand un triste Anglais, souffrant des hypocondres,

Vient mécaniquement, et m’apporte de Londres

Des systèmes nouveaux et de nouveaux liens,

S’il vante la matière au détriment de l’être,

Je dis, sans me fâcher, à ce fiévreux : Mon maître,

                Retourne d’où tu viens !

 

 

                                IV

 

Le pâtre montagnard qui, seul sous la nuit claire,

L’œil vaguement fixé sur l’étoile polaire,

Ramène son troupeau pacifique en chantant,

Est plus grand que vous tous, amis ! car il écoute

Le grelot des moutons qui se hâtent, et goûte

                Ce doux bruit palpitant.

 

Certes, il n’est pas urgent qu’il sache la chimie

Pour couronner de fleurs le front de son amie,

Et pour chauffer ses mains, le soir, près d’un grand feu.

Sous son chapeau de paille et son manteau de bure

C’est un fier philosophe, et, son âme étant pure,

                Il est tout près de Dieu.

 

Dans les champs, en avril pleins de fleurs embaumées,

Loin des hymnes de fête et loin des renommées,

Il songe qu’il est homme, et comprend qu’il est grand.

Il sait que l’Être est bon, et que la vie est brève,

Et que l’infortuné qui dit : ce n’est qu’un rêve,

                Se trompe et se méprend.

 

Enivré d’idéal, dans cette solitude

Que partage son chien à l’œil tendre, au poil rude,

Il écoute les bruits du soir, calmes et doux.

Atomistes ! j’affirme ici que ce poète,

Assis sur l’herbe pâle où l’ombre se projette,

                En sait plus long que vous !

 

 

 

Eugène GODIN.

 

Paru dans l’Académie des muses santones en 1879.

 

 

 

 

 

 

 

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