Le naufrage du Titanic

 

 

La brise du printemps soufflait dans ses cordages,

Les flots le soulevaient, les canons des rivages

Tonnaient pour lui jeter leur heureux pronostic.

Léviathan des mers, l’imposant Titanic

Aux rythmes triomphants des vivats, des fanfares

Défiant les moussons, les écueils et les barres,

Saluait l’avenir et ses mirages d’or

Et partait plein de chants de tribord à bâbord.

Navire audacieux, as-tu prié le Maître

De l’océan trompeur et de l’iceberg traître ?

Tes ponts de rouvre dur, tes cuirasses d’acier

Ne sont que des jouets pour la dent du glacier.

Devant le Tout-Puissant s’incline toute épaule,

Il fait trembler la terre. Il ébranle le pôle.

Courbe tes mâts altiers et ton altier orgueil,

Car l’océan profond est un muet cercueil,

Aux abîmes discrets dorment bien des épaves

Et les monstres des mers se jouent de leurs étraves.

Les étoiles du ciel scintillent dans la nuit,

Du bal ensorceleur tournoie encore le bruit ;

Dans les rythmes bruyants se perd la voix des heures.

Quelle ombre assombrirait ces joyeuses demeures ?

Ah ! s’il apparaissait dans l’éclatant décor

Quel accueil recevrait le spectre de la mort !

Ô valseur, arrêtez ! Un fantôme du pôle

De son aile glacée et formidable frôle

Le lumineux salon, il déchire son flanc

Et par la brèche ouverte, il rit, narquois et blanc.

Les rondes ont cessé devant le trouble-fête.

L’angoisse fait mugir tous ces cors de conquête

Les roses du plaisir tombent des fronts pâlis,

Le naufrage a sonné ses rauques hallalis.

Quoi ! le géant blindé contre les chocs de l’ombre

L’insubmersible coule, et lentement il sombre ?

A l’assaut de ses ponts monte l’océan sourd

Le flot pousse le flot, le tourbillon accourt,

Les espoirs ont péri, les désespoirs s’effarent,

Les adieux déchirants dans les adieux s’égarent.

Un père avec des cris des pleurs étouffants

Jette aux bateaux sauveurs ses deux petits enfants,

L’épouse sans l’époux et sans le fils la mère

S’éloigne dans la nuit au gré de l’onde amère.

Les mains cherchent les mains et ne les trouvent pas.

Les regards anxieux voient s’affaisser des mâts.

Le vaisseau resplendit encore comme un phare

Et ses musiciens submergés à moitié

Pour ceux qui vont périr, lancent vers la Pitié

Aux rythmes solennels et lents de leur fanfare

Un appel suppliant que le vent porte à Dieu,

Deux prêtres aux lueurs de l’éternité même

D’une voix dominant les angoisses extrêmes

Font descendre la paix et les pardons suprêmes.

Aux lustres du salon s’éteint le dernier feu,

Puis on entend un bruit formidable de forge,

Au cœur du bâtiment c’est la mer qui s’engorge.

Le géant soulevé se brise et disparaît

Ses tronçons engloutis s’abîment sans arrêt.

Seize cents naufragés poussent des cris funèbres

Et demandent secours à la mer, aux ténèbres,

Mais aux cris déchirants les abîmes sont sourds

Et les voix dans les flots s’enfoncent pour toujours.

Seigneur, ayez pitié des choses éphémères

Qui vont aux profondeurs chercher leurs froids suaires.

Ne laissez pas sombrer, ô Dieu clément et doux

Les esprits immortels nés d’un souffle de vous.

Du plaisir tournoyant aux froids remous du gouffre

Ils ont passé soudain : mais, Seigneur, quand on souffre

Dans la nuit sans retour quand on est emporté

On jette son appel suprême à la Bonté.

Ô Seigneur, à l’aspect de ces terribles drames,

Devant ces endormis aux plis mouvants des lames

Prosternés sur le sol, nous crions à genoux :

« Ô Maître Souverain, ayez pitié de nous,

Vous êtes le Seul Grand et l’humaine science

N’est qu’un roseau tremblant devant votre Puissance. »

 

 

 

Armand CHOSSEGROS.

 

 

 

 

 

 

 

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